Défiguré


22 mars 1998
Nous étions huit devant la grande porte du garage, tous armés jusqu'aux dents. Le commissaire Clarks nous avait prévenus : " Prenez la grosse artillerie, les gars, c'est un dangereux. "

Alors on a pris les Winch'.

Quel enfoiré ce Clarks ! C'était son imbécile de fils qui devait se charger de cette mission mais il avait flairé le danger et du coup c'est moi qui m'y colle ! Pendant ce temps, son fils s'occupe d'une petite histoire de disparition une dizaine de baraques plus loin. Et moi je risque ma peau.

Enfoiré !

J'avais murmuré un peu trop haut et deux de mes hommes se sont retournés. Alors pour ne pas qu'ils posent de questions, je leur ai dit : " On y va les gars ! "

C'est la quatrième fois qu'on est sûr de l'avoir. À chaque fois on attrape un autre type qui ne semble pas être celui qu'on cherchait et une semaine plus tard les crimes recommencent. Toujours dans ce même village.

En fait on ne m'a pas vraiment parlé du gars. Ni des autres tentatives pour l'attraper mais j'ai appris que les crimes étaient particulièrement violents. Les habitants ont peur. Le Défiguré devient une légende.

On entre dans la maison. Mes hommes se dispersent par groupes : cuisine, salon, jardin. Moi je monte à l'étage avec Lecoq et Pietquin. C'est de là que nous avons vu, par une fenêtre donnant sur le jardin, deux de nos collègues se faire tuer. Le tueur était caché par le mur de la remise. Les deux hommes restaient figés et n'osaient tirer. Alors quatre détonations retentirent et les deux premiers morts de l'après-midi s'effondrèrent dans la pelouse humide.

Moi je garderai à jamais le regard de mes deux compagnons. Ce n'était pas la première fois qu'ils se trouvaient devant un homme armé et ils avaient déjà tous deux tiré sur des gosses essayant de fuir sans la moindre hésitation. Ils avaient eu peur d'autre chose. Une vingtaine de secondes plus tard, deux autres détonations retentirent et un long cri d'agonie amplifia cette joyeuse ambiance.

Soudain, une ombre passa à grande vitesse à travers la pièce où nous étions tous les trois. Lecoq s'effondra, une machette grande comme un râteau plantée dans sa poitrine. Pietquin tira plusieurs fois, mais le rata.

L'ombre monta l'escalier. Au-dessus de nous, on entendait ses pas marteler le plafond. Je soulevai ma Winch' et tirai trois fois. Pietquin m'imita. Des débris de plâtre volèrent à travers la pièce. Une masse s'abattit avec bruit au-dessus de nos têtes. Mais alors que nous montions à notre tour les marches, un sentiment de peur m'envahit. Un sentiment qui me rappelait d'anciennes bavures commises. Un sentiment qui me rappelait que nous étions encore trois policiers dans la maison. Moi je montais… Pietquin était avec moi…

Merde !

Le corps de Bouvier étendait son gros bide ensanglanté sur le sol. Bouvier c'était jamais qu'une grosse pense à bière qui a toujours eu des plus gros pots-de-vin que moi et qui accélère toujours en voyant un chat ou un clébard traverser la rue.

Personne ne saura…

C'est à ce moment que je l'ai vu… Le Défiguré ! Il se tenait à quelques mètres devant moi. Dans sa main, un étrange objet métallique brillait… Une râpe à fromage.

Mais ce qui me figeait, ce qui me donnait la nausée, c'était son visage. Son visage entier n'était qu'une grande plaie, une cicatrice atroce. Son nez était quasiment arraché. De longs sillons rouges se creusaient dans ses joues. Ses paupières n'étaient plus que des lambeaux séchés qui collaient à ses yeux. Il n'avait pas de lèvres mais des morceaux de chaire difformes qui recouvraient ses dents.

Et ce regard… Ce regard de souffrance et de folie… Comment un être humain peut-il avoir un regard pareil ?

L'homme se jeta sur moi. Un premier coup m'arracha toute la peau de la joue gauche. Un deuxième m'atteignit au front et un voile de sang recouvrit mes yeux. Ensuite, un troisième et un quatrième. J'ouvris la bouche et criai. Le cinquième coup de râpe me déchira les lèvres et me coupa le bout de la langue.

BLAM

Le Défiguré s'écroula. La Winch' de Pietquin laissait échapper une légère fumée. " Je vais appeler une ambulance " dit-il avant de descendre.

Mais je savais que tout ce qu'il voulait c'était ne plus me voir. Je devais être horrible.
Mon sang se versait à flot sur le sol. De tout mon visage, des fils de peau pendaient.

Devant moi, le corps inerte de l'assassin avait le regard vide. Il était libéré. Il avait passé la main à un autre.
Sur le manche de la râpe, étaient taillées quatre petites croix.
J'étais marié, j'avais une famille. Je ne saurais pas me montrer comme cela devant eux. Je ne pourrais plus jamais me montrer en public. Je ne pourrais pas vivre ainsi…

Avec son visage.

Notre figure, c'est ce qui nous différencie des autres, ce qui nous affirme dans la vie. Sans figure c'est le noir, le vide, la folie. Nous ne nous reconnaissons plus et nous ne sommes plus.

Je saisis la râpe et taillai une cinquième entaille dans le manche. J'avais compris le mystère du Défiguré. Il ne me restait plus qu'une seule chose à faire… Plus qu'une seule opportunité… Un seul chemin… Un dernier ! J'étais le cinquième Défiguré !

Quand Pietquin monta avec les ambulanciers, il n'y avait plus personne à soigner.

Une semaine plus tard, une nouvelle vague de crimes violents apparut.

" Le visage d'un homme est son seul nom, Sans ce nom, l'homme n'est plus. "


© Sale Gosse