Elisa et Lisa

Un peu d'appréhension dans mes gestes avant d'ouvrir la porte, la porte de mon appartement….
Mais ouf ! personne, plus personne, j'attendais ce moment depuis quinze jours maintenant. Elisa est partie, définitivement partie et ses histoires bizarres avec elle.

Nous nous sommes rencontrées l'été dernier chez une connaissance commune, Elisa est plasticienne et donne quelques cours de dessin par-ci par-là, et moi, étudiante en Histoire, je finis une thèse sur les femmes sous la résistance, comme Elisa j'aime de temps en temps, pour souffler un peu, extérioriser sur des toiles. A priori hormis la proximité de nos prénoms et cette passion pour les couleurs, rien ne nous rapprochait, mais la conversation avait pris et une complicité était née. Nous avons passé un week-end océanique et fini par échanger nos adresses mails pour ne pas nous perdre de vue, ensuite une correspondance virtuelle nous a reliées pendant quelques mois.
Jusqu'à ce message d'Elisa qui m'annonce qu'elle a postulé pour une formation à Marseille, ma ville. Je lui propose aussitôt de l'héberger durant ces six mois. Il faut dire qu'à ce moment là je ne passais pas vraiment mes nuits chez moi, "l'homme de ma vie du moment" préférant m'avoir sous sa main. Elisa est arrivée mi-janvier et s'est rapidement installée, une colocataire idéale. Nous ne nous rencontrions que de temps en temps et partagions dans ces moments là nos impressions sur tout, nos délires, nos envies, nos coups de gueules du moment et nos petits malheurs de nombrilistes.

Et puis un soir "plateau-télé-vidéo", avec un petit air entendu, Elisa m'avoue un coup de foudre, mais attention, purement platonique, un mec, un peintre rencontré lorsqu'elle était encore à Nantes, enfin, rencontré non, vu de loin puis suivi de prés dans les journaux, les galeries sans jamais oser lui faire face. Elle vient, m'annonce-t-elle, d'obtenir sont mail et a besoin de mon aide à moi, qui en fille avertie ne peut lui refuser ça. Tu parles, moi qui collectionnais plus les ruptures qu'autre chose, je ne me sentais pas vraiment d'une très grande aide, mais je l'ai écoutée quand même, amusée et interloquée par ce qu'elle considérait comme une idée sympa qui intéresserait sûrement mon coté extravertie et joueur.

Maintenant je brûle de savoir ce qu'elle a pu inventer, elle m'a tentée avec ses mimiques de conspiratrice et ses allusions peu discrètes. Dans un premier temps elle ne m'explique pas tout, elle souhaiterais juste utiliser mon mail pour commencer une correspondance virtuelle avec son héros, mais je pourrai lire ses messages et les réponses qu'elle recevra, si je le souhaite m'assure-t-elle.
- Pour me donner ton avis d'expert…
Oui, bon, je l'autorise sans problème à utiliser mon mail, tout en ne comprenant pas vraiment à quel point cela peut lui faciliter les choses, mais la logique d'Elisa est quelques fois astucieusement alambiquée et je préfère ne pas trop chercher à comprendre.

Mon mail est maintenant propriété d'Elisa, quant à ses histoires, je ne suis pas sure d'être intéressée, je lui demanderai juste de me raconter comment ça marche de temps en temps. Jusque là rien de transcendant, l'échange s'est mis en place petit à petit et Elisa a passé de plus en plus de temps devant ses mails, un message du peintre de ses rêves suffisait à lui donner de l'énergie pour deux et un retard, trois jours sans nouvelle la plongeait dans un cafard monstre. Cyclothymie programmée, nous vivions au rythme des réceptions de mails et des hauts et bas d'Elisa .
Et puis catastrophe au terme de deux mois et d'une périodicité de six à huit mails par semaine ma coloc n'eut bientôt plus beaucoup d'inspiration, l'imagination faisait défaut, c'est au bord de la crise, qu'un soir je la vois débarquer avec une tête "S-O-S", elle veut mon aide. C'est comme ça, que'ça a commencé pour moi, que ce soir là je me suis, moi aussi, mise au clavier. Après tout c'était mon mail, mon pseudo, mon nom qu'Elisa utilisait… Il y a de quoi sourire mais suite à une réponse j'ai continué et me suis prise au jeu, et j'ai fini par répondre assez fréquemment quand une insomnie me tenait éveillée ou pendant une pause entre deux rapports à rendre. Elisa elle rayonnait la conversation était plus dense, et prenait un tout autre intérêt, même si je m'en mêlais, l'essentiel pour elle était sa présence à lui dans notre boite aux lettres.

Durant deux mois nous nous sommes amusées ainsi, le peintre Elisaniste était devenu pour moi une sorte d'exutoire, de boite à idées où je pouvais déposer mes délires scripturaux et mes états d'âme… Mais petit à petit les messages se sont à nouveau espacés. C'est un jour où il se faisaient de plus en plus rares, qu'Elisa m'annonça une nouvelle idée lumineuse… Evidemment que son amant virtuel commençait à se lasser, il lui fallait autre chose que des mots, des messages pour continuer à construire, à nourrir cette relation, il lui fallait une image à laquelle raccrocher un possible fantasme.
- -Nous ne sommes pas sur le même pied d'égalité, je sais à quoi il ressemble mais lui ne peut que tenter de m'imaginer et encore…
Alors elle a décidé de lui envoyer une photo, mais pas n'importe quelle photo une de mes photos… Ma réaction n'est pas vraiment enthousiaste face à son nouveau projet, je n'ai pas vraiment envie de me retrouver dans la boite à mail d'un inconnu, les messages passe encore mais une photo… Et ce n'est pas tout, Elisa me considérant comme une aventurière, a jugé que je ne pouvais qu'être complètement intéressée par sa dernière trouvaille…
- Tu comprends, je ne peux pas envoyer ma photo, toi tu es plus jolie et puis surtout comme tu vas le rencontrer il faut que ce soit toi qui soit sur la photo!…
Là j'éclate de rire, comment je vais le rencontrer ?
Ben oui Elisa a déjà tout prévu, elle doit envoyer un mail à son peintre lui quémandant une rencontre assortie d'une de mes photos, ce qui doit immanquablement fonctionner… Pour quelqu'un comme moi qui aime expérimenter des choses nouvelles, incongrues, je ne peux décemment pas passer à coté de ça!!!

En fait c'est parce que je doutais fortement de la réussite de son projet, que j'ai fini par accepter, et puis c'est vrai que quelque part cette idée débile me séduisait après tout. Il n'y avait que moi pour trouver drôle le fait de rencontrer un inconnu avec qui je n'avais échangé en tout et pour tout que de simples mails, et qui ne connaissait de moi que le peu de choses que j'avais pu balancer sur le net. Et tout ça pervertit par les discours d'Elisa qui bien que s'étant soi-disant appropriée mon personnage, comme elle disait, ne pouvait certes pas totalement réagir et penser comme moi.
Bref la fille des mails ne pourrait pas, de toutes façons, être celle qui se présenterait devant lui. Cela aurait du m'effrayer mais non, j'étais trop attirée par l'expérience, Elisa avait vu juste… Donc j'ai accepté et j'ai cherché une photo qui pourrait plaire à cet homme qui subjuguait sa copine, j'ai fini après beaucoup d'hésitations par en trouver une qui me convenait à peu prés. Avec mon plus grand sourire je l'apporte à une Elisa qui me répond
- Ce n'est pas la peine, je lui en ai déjà envoyé une et d'ailleurs tu as rendez-vous la semaine prochaine dans une galerie Marseillaise pour un vernissage, il doit y faire un tour, je le sais de sources sures et j'ai même réussi à t'avoir une invit!! C'est pas super excitant !!!
Selon Elisa la galerie c'est le lieu idéal pour une rencontre entre deux personnes ayant une passion commune pour la peinture…Il me suffirait de me balader au milieu de la faune des voyeurs et des pique-assiettes cultureux à souhait pour finir par le rencontrer... C'est à ce moment précis qu'une petite lumière signalant un danger imminent aurait du s'éclairer dans ma tête, que j'aurais peut-être dû m'inquiéter et arrêter le délire d'Elisa. Oui, l'arrêter avant que ça ne se complique et que ça n'aille trop loin. J'aurais dû sentir que ma colocataire allait m'embarquer dans ses délires, ses histoires compliquées et que cela finirait mal… Mais j'était trop insouciante, trop naïve pour voir plus loin que le bout de mon nez et la perspective d'une rencontre originale, un peu incongrue, me plaisait trop pour que je me méfie… Elisa avait effectivement là touché un point sensible, j'aimais tenter des choses peu communes et ce projet cadrait bien avec mes envies du moment, et puis d'abord peut-être que ça ne marcherait pas, qu'il ne me reconnaîtrait pas… Elisa de son coté était sure d'elle et elle avait raison, c'est trois heures après avoir reçu son message, enfin notre message et ma photo, qu'il a téléphoné. Bien évidemment la groupie lui avait aussi communiqué mon numéro de portable… S'en suivit une conversation de prés d'une demi-heure, moi qui ai un faible pour les voix masculines, je n'ai pas été déçue par celle de l'artiste, elle allait bien avec les deux trois images que j'avais pu voir de lui, c'est sa voix qui a achevé de me convaincre… Bref il m'a demandé de l'appeler quand il serait à Marseille, il devait y être dans une semaine pour un vernissage mais aurait sûrement un peu de temps devant lui…

J'ai attendu qu'il soit sur Marseille depuis deux jours pour l'appeler, juste le soir de l'expo. Je ne voulais pas en faire trop, le harceler… J'ai composé le numéro qu'il m'avait donné un peu stressée et tout étonnée d'entendre sa voix j'ai bredouillé bêtement
- Bonjour c'est Lisa vous savez la fille qui vous envoie des mails…
- Lisa ah oui ! je pensais que tu n'appellerais plus, je suis à Marseille pour quatre jours nous aurons le temps de nous voir alors, je te rappelle un peu plus tard… ciao!
Forte de ces quelques paroles, je décide de me rendre comme prévu au vernissage le soir même, une chance pour moi, deux de mes amis y seraient aussi, je n'aurais donc pas à errer seule en peine parmi les encravatés et robes-de-soirée.
Elisa venait aux nouvelles via son téléphone toutes les deux heures et raccrochait dépitée du peu d'avancée du projet… Je m'étais résolue à ne rien lui dire de peur qu'elle n'intervienne dans mon plan…Deux heures avant le début de la soirée, je me suis réellement mise à douter du bien fondé de cette idée de dingues, j'étais sure cela n'aboutirait pas et bizarrement ça me rendait assez nerveuse cette idée d'un potentiel échec, il ne me rappelait toujours pas!!!…
Alors j'ai tenté encore et encore de joindre l'objet de toutes mes tractations, toujours son répondeur, j'ai fini par croire qu'il ne souhaitait plus me rencontrer et qu'il s'amusait. Dépitée je lui ai envoyé un télémessage lui reprochant de s'amuser avec moi, sans tenir compte du fait que cela pouvait blesser.
- Tragique à souhait ! ai-je pensé en appuyant sur la touche envoi de mon portable, tant pis c'était fait…
Entre ma déception et les multiples coup de fil d'Elisa, l'ambiance était assez difficile à supporter, bien qu'habillée et prête à sortir, mes hésitations ont refait surface, juste au moment où mon portable se décide à sonner, je reconnais aussitôt le numéro et me prépare à prendre ma voix la plus sensuelle…Marrant j'allais justement lui laisser un ultime message sur son foutu répondeur… Il me donne rendez-vous pour le soir même, dans un café marseillais, tout prés de la galerie si j'en juge par l'adresse. Cette fois c'était décidé, je vais le devancer, je serai au vernissage. Je veux voir son regard quand il m'apercevra…

21h15 fébrile mais assez contente du déroulement de mon petit plan, je me trouve devant l'entrée de l'ACAPS. Je ne peux m'empêcher d'imaginer Elisa bouillant d'impatience devant son portable, regardant passer les minutes en attendant 23h… Heure fatidique où elle pourrait appeler…
21h30 j'ai déjà pratiquement vue toutes les toiles, j'en suis à ma deuxième coupe de champagne et j'essaye tant bien que mal de suivre la conversation de Christophe et Thomas tout en jetant de furtifs coup d'œil à l'entrée, il n'est toujours pas là…
21h45 il arrive ou plutôt il fait son entrée, très vite, trop vite entouré, je ne peux qu'à peine le reconnaître, mes souvenirs de photos à l'appui, pas mal quoique pas mon type mais bon il serait très intéressant selon Elisa…
Après un petit quart d'heure de bavardage mondain il s'éclipse discrètement, semblant se plonger profondément dans la contemplation d'une des ouvres accrochées au mur. C'est le moment pour moi d'entrer en jeu, et de tenter de m'introduire dans son champ de vision… Thomas est le parfait prétexte, il se trouve pile à la diagonale du carré formé par le peintre, lui, moi et la toile… Allez une grande inspiration et je tente la traversée du carré, je me lance dans la diagonale…

Perturbation de l'artiste dont le champ de vision vient d'être troublé par une forme de type féminin plutôt agréable à regarder à première vue… il suit des yeux le dos de Lisa qui se dirige d'un pas décidé vers une autre forme masculine…Son visage, juste son visage pour être fixé… Elle se retourne comme emportée par son rire et ce visage… une impression de déjà vu, de connu… C'est elle la fille d'Internet, elle lui sourit, elle l'a reconnu aussi et semble maintenant s'approcher presque timidement, elle a comme perdu son assurance d'un coup, comme si ses yeux à lui la lui avait prise… Elle est très jolie, il regarde sa montre, il est presque l'heure de leur rendez-vous, il lui sourit et lui fait signe qu'il sort…
J'ai chaud tout à coup, ça y est il m'a reconnu, il vient de me faire le signe de son départ, nous avons rendez-vous pas très loin dans un café… Je l'observe qui sort et attends quelques minutes pour en faire autant, histoire de reprendre mes marques et mes esprits…


Derrière la porte vitrée du petit café, il est là un journal à la main. Il m'attend ?
- Mais oui, idiote, c'est toi qu'il l'attend.
J'entre et m'assoit en face de lui un sourire aux lèvres, il se lève et m'embrasse sur les deux joues
- Bonsoir!
Une petite demi-heure de discussion, enfin d'écoute, j'interviens peu, j'ai toujours aimé laisser parler les gens que je rencontre pour la première fois. Il parle beaucoup, il a une attitude de dominant, un aplomb dans ses affirmations qui contraste avec un regard qui fuit, qui ne sait pas soutenir le mien. C'est marrant c'est presque contradictoire avec le personnage qu'il a mis en place mais aussi rassurant…
L'heure tourne, rien à voir avec Cendrillon, mais j'ai donné rendez-vous à Thomas au cas où ça se passerait mal et si je ne suis pas de retour dans un quart d'heure, il risque de débarquer accompagné de son fidèle Christophe…Et puis il doit au moins y avoir quelques messages d'Elisa surexcitée sur ma messagerie…
Je prétexte donc une invitation chez des amis, nous nous quittons, deux autres bises, une sur chaque joue.
- Rappelle-moi si tu viens un jour à Nantes…
Il paraît que statistiquement c'est probable, a-t-il ajouté avant de partir…J'acquiesce et le regarde s'en aller…

Il y avait quatre messages d'Elisa, mais j'ai opté pour l'option "la faire patienter jusqu'au lendemain", ce soir je veux profiter seule de ma rencontre.
A mon réveil vers 9h, je me décide enfin a appeler ma colocataire en stage à Aix pour lui raconter, mais elle ne veut savoir qu'une chose ce qui s'est passé pendant la nuit… La nuit????
- Ben j'ai dormi, ma belle !
Elisa ne semble pas me croire et ne se satisfait de ma réponse…Tant pis pour elle, encore sur mon nuage, je coupe court à la conversation et ne m'inquiète pas…

Quelques jours passent… j'ai envoyé deux mails pour ne rien dire comme ça pour voir si la réponse venait et rien… Depuis mon retour, Elisa me harcèle, essaye de me piéger, en vain, persuadée que je me suis tapé son héros comme elle dit… Cela devient un peu lourd…
Et puis retour de mail, une réponse??? Oui mais agressive un mail du peintre qui me demande de ne plus écrire. Quelle surprise, je ne comprends pas mais j'obtempère, ses mots sont clairs et plutôt cinglants, vindicatifs, plus d'envie de communiquer… J'en fais part à Elisa et lui apprends ma décision de ne plus continuer, mais je m'étonne quand même de ce retournement de situation, d'autant plus, que cela ne paraît pourtant pas surprendre plus que cela ma colocataire… D'ailleurs Elisa est devenue presqu'aggressive depuis ces quelques jours, je ne la reconnais pas vraiment et ne comprends toujours pas ses motivations, et son insistance sur une nuit qui ne s'est jamais déroulée…
Heureux hasard, des amis me proposent un week-end de 5 jours en bord de mer, je laisse sans regret Elisa à ses délires, en espérant qu'ils se seront calmés à mon retour. Même ses toiles reflètent son état d'esprit du moment, elles ne me plaisent plus vraiment, trop sombres, trop violentes….


Retour de mer, et incrédulité devant le petit mot laissé par une des amies de ma colocataire… Elisa est chez elle et se repose suite à une overdose médicamenteuse dont je serais responsable… Je téléphone immédiatement chez l'auteur du mot, Elisa aurait eu confirmation par son peintre que nous aurions passé la nuit ensembles et suite à cela je suis accusée d'avoir fait en sorte que notre communication mailistique se termine pour le garder pour moi toute seule…
Délire complet, j'ai l'impression d'être au milieu d'un film de mauvais genre… Je ne comprends rien à rien, et je ne peux que constater l'ampleur des dégâts matériels chez moi… Ma colocataire semble avoir été prise de folie furieuse et s'est laissée aller à son passe temps, à son art, en recouvrant les murs de ma chambre de graffitis significatifs…Un "SALOPE" en majuscules et rouge vif orne le mur droit de la chambre et le reste n'est pas mieux… L'odeur elle aussi semble s'être mise au diapason des émotions de cette folle qui a déversé des sacs d'ordures ménagères dans tout l'appart…Toujours plus fort, en consultant ma messagerie pour tenter d'éclaircir cette bizarre histoire, je m'aperçois via un message du peintre que ma furie de colocataire a utilisé et mon mail et une fausse adresse au nom d'un mes amis pour provoquer une réaction du dit peintre…qui ironiquement conforte l'hystérique dans son obsession…
Je suis comme assommée, des questions commencent à tourner dans ma tête, que s'est-il passé, pourquoi Elisa en est arrivée là, je me suis faite avoir, vampirisée par cette folle… Tous les mails sont signés de mon nom et porte ma trace, elle m'a utilisée… Comment maintenant expliquer cette histoire peu crédible, comment me justifier et en sortir innocentée, indemne? Impossible je suis prise au piège…
Déboussolée, je tente de téléphoner à mon ami pour trouver de l'aide, mais là aussi l'accueil n'est pas foncièrement agréable, il ne comprend pas mes derniers mails et le coup de fil d'Elisa qui l'a informé de ma soi-disant nuit d'amour avec un inconnu. Il a tenté de me joindre en vain depuis cinq jours et a fini par y croire… Heureusement pour moi, il me connaît bien, après de courtes négociations il accepte de me laisser lui expliquer. Je lui déballe toute l'histoire, ma participation à l'obsession de ma colocataire, plus je raconte plus je comprends à quel point j'ai été utilisée, plus je me rends compte de la folie douce qui a peu à peu possédée ma compagne d'appartement… Mais parler me fait du bien et Laurent m'écoute toujours, je sais qu'il me crois, j'ai réussi au moins pour ce qui le concerne lui.
Il débarque un quart d'heure plus tard pour constater les dégâts… Il n'y a plus aucunes traces matérielles, vestimentaires et autres, d'Elisa, plus rien qui ne lui appartienne ici, dans l'appartement, mais le double des clefs a disparu avec elle… Je commence à peine à reprendre pied, le téléphone sonne encore, Elisa, depuis le matin laisse message de menaces sur message de menaces sur le répondeur de l'appartement. Laurent écoute les délires d'Elisa et décide pour moi, j'ai apparemment trop de difficultés à accuser le coup. Moi qui devais partir le surlendemain pour un stage de deux mois, je ne sais plus comment réagir…
Finalement je finis par convenir avec Laurent de partir le soir même, je lui laisse l'appart, il réglera les choses les choses…. Changement de serrure, rangement, réparations des dégâts, il s'en chargera, l'important pour moi c'est de ne pas rester ici… j'ai besoin d'air et pas seulement à cause de cette odeur mais pour faire le point, pour réfléchir pour comprendre à quel moment tout ça a commencé à m'échapper…

Voilà deux mois ont passé..
Ce que j'ai pu l'appréhender mon retour dans cet appartement! J'ai même du mal à tourner la clef dans la serrure toute neuve pourtant, et cette petite angoisse qui me tort un peu l'estomac, cette peur de voir Elisa réapparaître derrière la porte de la chambre.…Non elle n'y est pas, les murs sont repeints et le salon propre et rangé, toutes les traces de la folie d'Elisa sont effacées.. Toutes pas si sure, je n'ai pas eu l'occasion, ni l'envie ou le courage d'ailleurs, de contacter le peintre… non je ne le souhaite pas, ou pas encore…
Qui me croirait? Qui croirait à cette histoire de mails échangés en doublon qui tourne mal? L'histoire d'une groupie fanatique au point d'imaginer un tel stratagème pour tenter de toucher l'objet de son obsession… Personne, pas même moi si on me la racontait et pourtant…
Toutes les traces visible de cette histoire folle ont donc disparues, toutes sauf peut-être celles qui restent encore bien accrochés dans ma tête et qui font que j'ai pour le moment presque une phobie du Web… Enfin il paraît qu'avec le temps…


© Roman K