Comme l'eau d'une rivière

La vie s’écoule irréversiblement comme l’eau d’une rivière.

Pablo aime à se souvenir de cette phrase écrite au beau milieu d’un de ses cours de théorie du signal. Pour lui la vie n’a aucun sens caché qu’il faudrait découvrir, de signe à déceler dans les anfractuosités d’un destin, de message à démêler d’un écheveau d’incohérences. Ni de principe supérieur, grand ordonnateur de la géographie humaine. Non, pour lui la vie est le sens, comme l’eau est la rivière, qui s’écoule irréversiblement.

La première fois qu’il avait croisé Marianne sur le campus, elle lui avait sourit. Son corps souple et gracile, semblait être porté par le souffle du vent. Ses longs cheveux auburn faisaient ressortir le grain clair de sa peau et l’éclat pétillant de ses yeux verts. Pablo, visiblement surprit, lui avait timidement répondu par une pitoyable grimace. Que pouvait bien lui trouver cette fille qui visiblement était trop belle pour lui ? Dans la tête de Pablo tout s’était mit à tourner comme dans un incroyable vertige. Un goût étrange, de fer et de sang mélangé, lui était monté à la bouche. C’était la première fois qu’il ressentait quelque chose d’aussi fort, la première fois aussi qu’un regard pénétrait son âme aussi violemment. A dix-neuf ans Pablo n’avait jamais connu de fille. Il avait bien eu une petite amie au lycée, mais il avait raté son bac. Il l’avait revue un an plus tard à la fac, au bras du major de promo. Elle n’avait même pas dédaigné lui accorder un regard. Mais à présent Pablo s’en foutait, et ces petites blessures s’étaient effacées d’un seul coup par la grâce du sourire de Marianne. En fallait il plus pour qu’il se prenne à imaginer une rencontre, l’amour, la femme de sa vie. Non, Pablo ne croyait pas aux signes qu’une main bienveillante parsèmerait sur son chemin. Il se contenta de suivre ce sourire comme un pétale posé à la surface d’une rivière, le regardant s’éloigner au gré du courant, irréversiblement.

Pourtant Marianne continuait à lui sourire. Il se renseigna sur elle, et apprit qu’elle avait rompu d’avec un de ces gars au crâne rasé plus assidu des bancs du stade de foot que ceux de la fac de droit. Pablo n’aimait pas trop ce genre de fréquentation. Il changea ses habitudes, décala ses horaires, dévia ses trajectoires afin d’éviter de la rencontrer à nouveau. Mais il avait beau faire, user de tous les stratagèmes, se rendre plus transparent qu’il n’avait jamais été, le soir quand il fermait les yeux c’est son sourire qu’il ne cessait de croiser. Un beau jour une amie de Marianne lui remit une lettre. Il hésita longtemps avant de l’ouvrir, la retourna entre ses doigts comme pour en deviner le contenu, comme pour en désirer le contenu. Et quand le désir fut plus fort que la peur, il déchira l’enveloppe et prit connaissance de son contenu. Marianne lui proposait une rencontre le soir même dans un bar d’étudiants un peu friqués. Pablo sortait peu, il n’en avait surtout pas les moyens ; mais l’écriture déliée de Marianne, souple et féline, à l’affût d’une réponse, ne lui laissait aucune chance d’échapper à ce rendez-vous. L’ex copain de Marianne, lui aussi, ne lui laissa aucune chance de s’échapper. Il avait été mit au courant de son intention par l’amie messagère. Il ne sortait plus avec elle, mais l’idée de la voir fréquenter un type basané à l’accent mexicain lui giclait par les yeux. Armé de deux copains et quelques litres de bière, il décida de faire passer l’envie à Pablo de rencontrer Marianne et de lui entrer dans le crâne l’idée qu’elle n’était pas une fille pour lui. Il lui entra tant et si bien que Pablo s’écroula inconscient sur le trottoir, la tête versée dans le caniveau laissant couler un mince filet de sang, irréversiblement.

Pablo aime à se souvenir de cette phrase, lui pour qui la vie n’a pas de sens. Tout n’est que pétales qu’emportent les rivières, comme les larmes qui coulent cet après-midi d’automne sur le visage de Marianne. La vie est le sens, celui qui désormais s’écoule lentement dans ses veines. Ce soir on le débranchera, le coma dans lequel il a finit par sombrer étant jugé irréversible.

Pourtant quand il ferme les yeux, c’est son sourire qu’il ne cesse de croiser.

PHABLE

On ne quitte jamais le cours de la rivière.

La Paz… Le soleil ne cesse de frapper le creux de son dos et les épaules déjà trop rouges. Son corps entier semble avoir rejoint le sable comme un aimant pour ne plus jamais s’en relever. D’abord les douleurs intenses dans les jambes après avoir couru sur le faible tracé, puis dans les pas qui s’estompent puis dans l’ocre immaculé jusqu’à n’avoir plus que la force de se coucher.
Dans quel sens, comment se retrouver quand seul le feu du soleil brûle au zénith. Vers où se tourner quand il n’y a plus de rivière pour suivre le chemin vers la vie. Son souffle aussi sec que tout l’espace qui l’entoure forme des petits creux dans le sable brûlant. Elle ne sait plus vraiment si ce qui lui tapisse la bouche après chaque inspiration sont des gouttelettes d’eau ou des grains de sable chaud. La Paz . Elle se dit qu’après tout on est si bien la joue contre le sol, que les autres la recherchent ou pas qu’elle importance. Tout va bien. Le marathon avait bien commencé, juste quelques petits problèmes de signalisation du parcours que le vent avait fait tournoyer pendant la nuit. Au bout de quelques heures les foulées se sont faites de plus en plus petites, de plus en plus lourdes et le souffle de plus en plus court. Les kilomètres n’en finissaient jamais. Marianne n’avait jamais vraiment su en quarante ans ce que voulait bien dire au fond le mot soif. Aujourd’hui il lui a éclaté au visage comme une bulle de savon. C’est drôle comme tout lui semble simple maintenant. Le bruissement des queues des serpents à sonnette ne lui font plus peur, la rassure presque. Le temps coule comme une rivière qui vient la désaltérer d’heure en heure. Son corps ne lui fait plus mal, le soleil n’est même plus chaud. Tant pis si ses lèvres ne veulent plus sourire, elle est heureuse. Entre les petits grains de sables que soulève encore sa faible respiration, elle voit quelqu’un courir vers elle. C’est drôle il est vêtu d’un pantalon de velours et d’un pull gris comme…
La Paz, bien sûr que c’est lui, elle se souvient, c’est ici qu’il était né avant de venir en France avec ses parents. Il n’a pas changé, il n’a pas vieilli. Il court vers elle comme l’eau de la rivière qui vient la désaltérer. Elle se rappelle de ce petit mot tout chiffonné qu’un garçon de son école lui avait donné tout en rougissant : « A chacun son lit de rivière. Il se peut que certaines s’entrecroisent un jour. Les pétales qui les suivent en silence parfois changent de cours. Mais quoi qu’il en soit les rivières apprivoisent toujours les pétales égarés. Rien, rien ne pourra les empêcher de voguer entre les rives de leur nouveau lit. Ni la vie, ni la mort. On ne quitte jamais le cours de la rivière… C’est ainsi ».Le jeune homme s’approche, pose son oreille contre la bouche de Marianne. Sa voix n’est plus qu’un murmure et un seul mot va éteindre son dernier souffle."Pablo".

BLEUET

Théorème de Wiener-Khintchine

“Lorsqu’un ensemble de variable X1, X2,... n’est pas dénombrable, il n’est pas possible de repérer les différentes variables par un indice discret et l’on introduit pour cela un paramètre continu t. La quantité X(t) est alors appelée fonction aléatoire de t. Lorsque t est le temps, ce que nous supposerons ici, X(t) est un processus aléatoire ou processus stochastique”.

Assez curieusement, ce théorème martelait le crâne de Frédéric. Il se souvenait vaguement de cette notion… De quel cours faisait elle partie, déjà ? Sa mémoire lui faisait défaut. A quelques exceptions près, elle fuyait en même temps que la vie quittait son corps. Son corps, percé de mille parts. C’était drôle, il ne souffrait pas. Combien de coups avait-il reçu ? Quinze ? Vingt ? Le légiste allait en dénombrer vingt-trois. Peu importait finalement, pour l’heure, seul lui importait ce qu’il voyait : Ces objets disséminés, abandonnés, çà et là… Disloqués, amputés, brisés… Il finissaient leur vie dans cette décharge. Comme Frédéric y finissait la sienne.

Quelques bribes lui revenaient, éparses… Il s’était réveillé, l’esprit cotonneux, barbouillé du trop d’alcool de la veille. Il s’était laissé tomber sur son lit et y avait cuvé son trop plein de whiskey. Le réveil renseignait 14:12. Son T-shirt, maculé de sang était roulé en boule sous sa tête. Il s’était levé, avait rassemblé jean, t-shirt, draps souillés et avait brûlé le tout dans le jardin. Il avait ensuite mangé des oeufs au lard et il était sorti. Il comptait rencontrer Patrice et Michaël, ils devaient se mettre d’accord sur ce qui s’était passé la veille.

Il ne se mettrait plus jamais d’accord avec personne…

Un groupe de boliviens lui étaient tombé dessus sans qu’il puisse prévoir l’attaque, l’avait embarqué dans une voiture et l’avait traîné ici, dans cette décharge publique.

L’eau des rivières rejoint la mer, la mer s’évapore et, en s’évaporant, elle forme des nuages… Les nuages finissent par se transformer en pluie qui rejoint les nappes fréatiques… Celles-çi se répendent dans des ruisseaux qui rejoignent des rivières… Quelquefois, les rivières draînent des pétales.

-“ Ici, tu seras dans ton élément...” Seuls mots que les boliviens aient prononcé avant de le larder de coups de couteau.

- “Tu me reconnais ? Je suis le frère de Pablo. J’espère que tu vas crever très lentement”.

Lorsque t est le temps… Lorsque t est le temps… Qu’est-ce qui venait ensuite ?
Lorsque t est le temps…

GEACHE

© Bleuet, Geache & Phable