De la dinde pour Noël

« Il faut faire un repas correct pour ces enfants , ils ont droit à un Noël de fête, eux aussi »

Le ton de la Directrice ne souffrait aucune contestation. Le pauvre Jean, cuistot du home pour orphelins baissa la tête et entreprit de contempler ses souliers.

Un repas correct, un repas correct, c’était vite dit. Et comment il allait faire lui ? Avec le peu d’argent qui restait dans les caisses ? Le meilleur repas qu’il puisse faire, sans que cela mette en péril le budget du reste du mois, c’était un succulent « Boudin – Frites – Compote de pommes ».

Bien sûr, les enfants en raffolaient. Mais ce n’était pas vraiment un repas de fête. C’était un repas comme on en mange n’importe quand, à n’importe quel moment de l’année.

Le cuistot était bien triste. Triste de ne pas être plus riche. Lui aussi avait envie de voir un sourire radieux sur les petites frimousses de ces mômes. Lui aussi avait envie de leur faire un vrai repas de Noël, avec de la dinde. Mais avec son maigre salaire, il pouvait tout juste offrir un repas de fête à ses propres enfants et à sa femme.

Noël, c’était dans deux semaines. D’ici là, il aurait peut être une merveilleuse idée pour faire naître des étoiles dans les yeux des mômes. Ou bien, qui sait, en période de fêtes, un miracle aurait peut-être lieu.

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François était triste dans son coin. Personne ne voulait le croire. Quand il racontait, qu’un jour, son papa viendrait le chercher, pour l’emmener loin de ce home, les autres enfants se moquaient de lui. Même Sylvie, à qui il vouait une adoration sans bornes avait un petit sourire triste.

Elle lui avait dit ceci : « François, tous ici, nous sommes pareils. Nous n’avons plus ni maman, ni papa. Il te faut ouvrir les yeux. Tes parents sont morts. Ils ne reviendront plus. C’est triste, mais c’est comme cela. Les enfants qui ont encore un papa ou une maman ne sont pas placés dans ce home. C’est un institut pour orphelins, François. »

Alors François s’en allait tristement dans son coin et il ravalait ses larmes. Qu’est ce qu’elle en savait d’abord, Sylvie ? Son papa, lui, il ne l’avait jamais connu. Il était disparu dans une mission pendant un exercice. Son avion était tombé en mer. On n’avait jamais retrouvé son papa. Peut-être qu’il n’était pas mort, après tout. Et s’il n’était pas mort, il viendrait le chercher. C’était sûr. A quoi ca servirait d’avoir des enfants, sinon ?

Sa maman avait eu un accident de voiture, l’été dernier et, depuis, François vivait dans ce home.

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- Mon Colonel ?
- Oui, sergent ?
- La marine nous informe qu’elle aurait retrouvé l’un de nos hommes.
- Nous avions perdu un homme sergent ?
- Oui mon colonel. Il y a huit ans.
- Huit ans ?
- Il s’était crashé en mer, mon Colonel.
- Et depuis huit ans, aucune nouvelle ? Cet homme est amnésique ?
- Non, mon Colonel. Il est mort. On a juste retrouvé son corps, après huit ans.
- Oh, je vois… Faites rapatrier le corps et rendez le à sa famille dans ce cas.
- Bien, mon Colonel.

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- Monsieur Lejoke ! Monsieur Lejoke !
- Oui Marie ?
- Il y a un officier de l’armée pour vous.
- Bien, faites le entrer.

Le lieutenant de l’armée de l’air avait une attitude figée en entrant dans le salon de Monsieur Lejoke.

- Monsieur Lejoke, Lieutenant Marcos.
- Je vous en prie, asseyez vous.
- Je ne pense pas que ce soit nécessaire, Monsieur. Nous avons des nouvelles de votre fils, Monsieur.
- Vous l’avez retrouvé ?
- Oui, Monsieur. Mais je ne voudrais pas vous donner de fausses joies.
- Ah… Il est mort, n’est ce pas ?
- Hélas oui, Monsieur. Mais nous avons retrouvé son corps au large des côtes Européennes.
- Vos nouvelles m’affligent Lieutenant mais, au moins, je sais maintenant. C’est dur, vous savez, de ne pas savoir.
- Je m’en doute Monsieur. Votre fils avait cette serviette attachée à son poignet. Ce sont des documents personnels. Ils vous reviennent Monsieur.
- Merci, Lieutenant. Je les lirai plus tard.
- Je vais me retirer, monsieur.
- Je vous remercie de votre visite, Lieutenant.

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Seul, devant la fenêtre de son appartement, monsieur Lejoke embrassa du regard la ville de Québec.
Des larmes se mirent à rouler sur ses joues.

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- Alors, Jean ? Qu’avez vous prévu comme repas de Noël ?
- Boudins – Frites – Compote, madame la Directrice.
- Vous ne pouvez rien faire de mieux ?
- Je suis désolé, madame. Le budget ne permet rien de mieux.
- Boudins – Frites – Compote, mais on peut manger cela tous les jours en Belgique !
- Je sais madame, mais je ne suis malheureusement pas le Père Noël.
- C’est bien dommage. Nous ne pouvons pas faire ce menu, Jean. Je vais réfléchir. Nous devons pouvoir trouver autre chose.

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Dans son appartement Québequois, Monsieur Lajoke lisait les documents de son fils.
Soudain, son cœur se mit à battre plus vite.

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- Madame la Directrice…
- Oui ?
- Une visite pour vous. Un monsieur qui arrive tout droit du Québec.
- Du Québec ? Faites le entrer.
- Bonjour Madame, Fernand Lejoke, puis je vous parler un moment ?
- Bien sûr, asseyez vous.

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- Allez, François. Ne sois pas triste, viens t’asseoir à côté de moi. Je t’aime, moi.

Un sourire radieux illumina le visage de François. Il prit place aux côtés de Sylvie.

- Tu sais, François, ce n’est pas si grave, on est bien ici, non ?
- Ma maman me manque, Sylvie.
- Je sais, mes parents me manquent aussi. Moi aussi, il m’arrive d’être très triste, tu sais.
- Toi ? Mais tu ne le montres jamais !
- Peut-être parce que je n’aime pas voir les autres tristes. Et puis, ca ne changerait rien. J’ai un cadeau pour toi.
- Un cadeau ? Qu’est ce que c’est ?
- Je sais que tu aimes les cailloux, j’en ai trouvé un beau.

Sylvie mit la main à sa poche et en sortit un petit caillou rond, tout blanc. Sur une des faces, une tache dorée marquait la pierre.

- Tiens, il est pour toi.
- Oh ! On dirait un visage doré.

Sylvie se mit à rire d’un bon cœur.

- Je savais qu’il te plairait. Tu as vu ? On dirait un visage de femme.
- Oui, il est très beau.
- On se fait un petit secret, tous les deux ?
- Un secret ?
- Oui, on dira que c’est l’image de ta maman. Et qu’elle est là pour veiller sur toi.
- Tu es gentille Sylvie… Si nous étions plus grands…
- Oui ?
- Tu te marierais avec moi ?
- Ah ! Ah ! Ah ! Peut-être… On est encore petits… On verra plus tard. Et si on mangeait ? La purée va refroidir…
- Le repas va me sembler bon, aujourd’hui.
- Ah ! Ah ! Ah ! Normal, tu as le cœur en fête !
- Grâce à toi. Merci.

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* *

- François !
- Oui, monsieur Petitjean ?
- Tu dois aller chez madame la Directrice tout de suite.
- Chez madame la Directrice ? Qu’est ce que j’ai fait ?
- Elle ne m’a rien dit. Juste que tu devais aller chez elle.
- Tu viens avec moi, Sylvie ?
- Si tu veux. Tu as peur ?
- Ben… Oui, un peu.
- Mais tu n’as rien fait ?
- Non… Enfin, je ne crois pas.
- Alors, tu n’as pas de raison d’avoir peur.
- J’ai quand même la frousse.

Sylvie se penche et, à l’oreille de François.

- N’aie pas peur, ta maman veille sur toi.

François, dans un geste instinctif, referme sa main sur le caillou qui dort au fond de sa poche.

- Allez, viens François, on y va.
- Tu rentres avec moi ?
- Non, c’est toi qu’elle veut voir. Moi, je t’attendrai à la porte.

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* *

Toc, toc.

- Entrez ! Ah, te voilà François. Entre… Viens t’asseoir. Voici François, Monsieur Lejoke.
- Bonjour François.
- Bonjour Monsieur.
- François… Je sais que tu es un petit garçon très sensible… Mais j’ai quelque chose d’important à te dire…
- Oui, madame la Directrice.
- Monsieur Lejoke est venu te chercher. Monsieur Lejoke est le papa de ton papa. C’est ton grand-père.
- Mon grand-père !
- Oui, François, je suis ton grand-père.
- Alors, tu vas m’emmener chez mon papa ?
- Ce n’est pas aussi simple François. Malheureusement, ton papa est au ciel.
- Pourquoi il est pas venu me chercher ?
- Parce qu’il est mort avant que tu ne viennes au monde. Et moi… Moi, je ne savais pas que j’avais un petit fils. Je ne l’ai appris que la semaine dernière…
- J’ai un grand père !

Les yeux de François étaient emplis d’étoiles. Dans sa main, le petit caillou blanc lui donnait l’impression de le réchauffer.

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* *

- Madame la Directrice ?
- Oui, Jean ?
- J’ai changé de menu pour Noël…
- Ah ? Qu’avez vous prévu ?
- Nous aurons de la dinde, Madame. Un don des grands magasins…

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Québec, 10 janvier.

Sylvie,

Ici, tout est merveilleux ! Mon grand père est adorable ! Et j’ai plein de cousins avec qui je m’entends super bien !
Tu sais, je suis très triste quand je pense à toi. Tu me manques beaucoup. Pourtant, je suis très heureux, ici. Et c’est grâce à toi. Dans mon paquet, tu trouveras le petit caillou blanc. Moi, je n’en ai plus besoin, mais j’ai demandé à ma maman, dans mes prières, de veiller sur toi. Je sais qu’elle le fera. Et plus tard, quand nous serons plus grands… Je viendrai rechercher mon caillou blanc. Si tu veux bien que nous le partagions.

François.

© Geache - SABAM