Colis express.


L'employé soulève son tampon et le laisse retomber sur mon avant-bras, posé sur le comptoir. Avant que j'aie le temps de dire quoi que ce soit il me tend une vignette d'affranchissement et me demande de la coller sur mon front. Voyant que je ne bouge pas il reprend l'autocollant et me l'applique autoritairement au dessus du sourcil droit. Je suis tellement abasourdie que j'ai comme perdu l'usage de la parole. Puis il me montre une porte derrière lui et me fait signe de sortir. Retrouvant peu à peu mes esprits j'essaye de lui expliquer que je ne suis pas un colis, que je veux juste poster cette lettre qui est là devant moi, que… que… rien à faire, son regard me guide malgré moi vers la porte du fond.

Je l'ouvre et me retrouve dans une petite pièce, genre salle d'attente de médecin. Trois personnes sont déjà assises là : une femme entre deux âges, et deux jeunes hommes. Je glisse un bonjour, auquel ils répondent tous par un hochement de tête et prends place sur la chaise la plus proche de la porte. J'ai beau tourner et retourner la situation dans mon esprit, je n'y comprends rien. Après quelques minutes je me décide à adresser la parole à mes compagnons :

- Heu, excusez moi, mais, qu'est ce qu'on fait là ?
Les deux jeunes gens se regardent l'air de dire " c'est quoi ce guignol ? " et l'un me fait :
- Ben, on attend.
- Pardonnez mon ignorance, dis-je alors, mais on attend quoi ?
La femme prend alors la parole. Elle m'explique que nous sommes en salle de transit, et que nous attendons le départ de la navette pour l'aéroport.
- L'aéroport ?
- Oui, pour aller prendre l'avion postal.
- L'avion postal ? Mais je ne suis pas un colis ! Enfin, mais vous non plus !.. Des colis humains, on n'a jamais vu ça. Et puis je n'ai rien demandé, moi, je venais juste poster une lettre… Donc vous me dites qu'on va prendre l'avion, mais, je n'ai pas que ça à faire, moi.

D'un coup j'ai retrouvé la parole, j'essaye d'expliquer aux autres que quelque chose ne va pas, que ça ne peut pas être possible, tout simplement. Mais je dois m'interrompre. Un employé de la poste vient d'ouvrir la porte. Il dis un seul mot : Dominique. Personne ne bouge. Il répète, plus fort cette fois-ci : Dominique ! Mes compagnons me lancent des regards appuyés. Quoi ? Dominique ? Ce n'est pas mon prénom ! Mais soudain je me rappelle. La lettre que j'étais venue postée, elle est à destination de la Dominique. Je pense alors que jamais je n'aurais dû accepter de rendre service à mon chef et d'aller poster cette lettre destinée au ministère de la culture dominicain. J'en conclus donc que c'est moi que l'homme attend. Je me lève, attrape mon sac. L'homme me déclare laconiquement :
- Il y aura un supplément pour le sac.
Un supplément ? Décidément je ne comprends rien. Je décide alors de laisser mon sac à main dans la salle d'attente. De toute façon c'est forcément une farce, je le retrouverai plus tard. Je suis l'homme jusqu'à une camionnette jaune. Je me dirige machinalement vers le siège passager, mais il me fait signe de monter à l'arrière. A l'arrière ? Mais il n'y a pas de banquette ! Je ne prends même pas la peine de tergiverser et je me case difficilement entre un sac postal et un gros colis. Nous arrivons à l'aéroport après un long trajet des plus inconfortables. On m'intime alors de monter dans un avion, au confort tout aussi spartiate. Et après 8 heures de vol nous atterrissons en Dominique.

C'est de là que je vous écris aujourd'hui. Voici plus d'un an maintenant que je vis ici. Je n'ai toujours pas compris ce qu'il m'est arrivé. Mon sac, vous vous en rappelez est resté à la poste en France. Je n'ai donc pas de papiers, je ne suis personne. Je vis sur la plage et j'essaye de gagner un peu d'argent en aidant des paysans souvent aussi pauvres que moi. Dès que j'ai économisé le prix d'un timbre je m'empresse d'aller à la poste. J'envoie des lettres en France, en espérant qu'un jour l'employé me tamponnera l'avant bras, comme ce jour où tout a commencé, et que je pourrai retourner chez moi. Mais pour l'instant rien. Tout est désespérément normal à la poste ici. Mes nombreuses lettres restent pourtant sans réponse, que sont devenus mes amis, ma famille ? Alors aujourd'hui je prends la liberté de vous écrire, j'espère que vous existez, j'ai mis un nom au hasard sur l'enveloppe. Si vous recevez cette lettre écrivez-moi, ça me fera plaisir de savoir que quelqu'un a enfin pu lire mon histoire.


 

© Maïwenn