A quelques secondes près...
Depuis l’accident je patauge… Je n’ai plus de
goût pour rien. J’évolue en zombie. Normal me direz-vous… Pour
quelqu’un qui a perdu sa femme et son fils.
En effet, c’est normal. C’est ce que me disent les médecins aussi.
Je dois faire mon deuil. Et, surtout, sortir de ma tête cette sensation
de culpabilité. Les flics m’ont dit que je ne n’aurais rien pu faire.
Refus de priorité imparable. Depuis, je me traîne. Je ressasse
inlassablement le film des événements. Il s’en est fallu de quelques
secondes. Quelques secondes où je ne trouvais plus mes clefs de
voiture. Je ne savais plus dans quelle poche je les avais fourrées.
Oui. Sans doute ces quelques secondes qui ont été fatales. Je les ai
cherchées combien de temps ? Vingt secondes ? Trente ? Combien de
mètres fait-on en trente secondes ? A 60 à l’heure ? Quelques mètres.
Juste assez que pour éviter une collision. Et moi, j’ai perdu ces
quelques mètres à chercher ces foutues bon dieu de clés ! J’ai jamais
été ordonné. Toujours eu du brol sur mes bureaux. Des piles de papiers
sur mes tables, des factures oubliées. Toujours eu un fouillis dans mes
armoires. Alors, tu penses ! Des clés ! Des salopes de clés… Voilà ce
que c’était : des salopes de clés qui jouaient à cache-cache dans mes
poches pendant que ma femme et mon fils étaient en danger. Et un sale
connard qui les laissaient jouer : moi.
Z’ont beau dire, les flics. Il n’y a qu’un coupable. Un seul. Et
c’est moi. Je n’ai rien bu… Je ne bois jamais quand je prends le
volant. Mais peut-être qu’il aurait mieux valu que je boive. Arlette
m’aurait interdit de conduire. Elle aurait pris ses clefs dans la
pochette droite de sa sacoche, là où elle les range toujours. Et nous
serions passés sans encombre ce putain de carrefour où un crétin
s’imaginait que la route était à lui.
Je ne sais même plus pour quelle raison nous devions sortir. Ah si…
Pour acheter une guirlande de Noël. La nôtre ne fonctionnait plus. Il
suffisait sans doute de changer l’une ou l’autre ampoule, mais je
n’avais pas pris le temps de chercher laquelle était à remplacer.
Toujours cette insouciance de ma part. Pourquoi faire aujourd’hui ce
qui peut-être fait demain ? Bref, nos invités allaient arriver dans
quelques heures, mais nous n’avions plus de guirlande. Arlette voulait
la choisir elle-même et Bruno voulait absolument donner son avis. C’est
de cette façon que je me suis retrouvé sur la route. Arlette avait
choisi une guirlande dans les tons rouges, assorties à la décoration du
salon. Et Bruno avait insisté pour que ce soit une guirlande musicale.
Il avait fallu la tester directement au magasin. Vérifier que les
lampes fonctionnaient, que le clignotement se produisait bien après
quelques instants de fonctionnement. Que la musique égrenait bien ses
notes. Je crois que je n’oublierai jamais ce « Jingle bell’s »
lancinant. Je crois que je ne supporterai plus jamais de l’entendre.
Il y a plein de choses que j’oublie. Des choses anodines. J’ai
plein de trous noirs dans ma vie depuis cet accident. Je suis passé au
guichet automatique, ce matin. Je voulais retirer une petite somme en
liquide. J’ai introduit ma carte bancaire, j’ai saisi mon code secret
et j’ai reçu le message : « Code incorrect, veuillez réessayer ». J’ai
recomposé. Même message. Je suis pourtant sûr de mon code : c’est le
jour anniversaire de ma femme suivi de celui de mon fils. 2202. Je suis
sûr de cela. Je prends toujours le même code. Histoire de ne pas me
tromper. Je suis trop désordonné. Si j’utilisais plusieurs codes
différents, c’est sûr, je m’y perdrais. Je ne voulais pas risquer de
voir ma carte avalée. Je suis passé à la banque. L’employée m’a regardé
d’un air navré, elle m’a dit qu’il était impossible qu’elle satisfasse
à ma demande. J’avais complètement oublié que j’avais soldé ce compte
en janvier. Elle m’a demandé de détruire ma carte. De toutes manières,
je ne sais plus rien en faire. Je lui ai laissée.
Ces pertes de mémoire m’inquiètent. J’ai pris rendez-vous chez mon
généraliste qui m’a adressé à un spécialiste. Il ne voit rien de
spécial. Il m’a fait des radios. Tout paraît normal. Pas de
traumatisme. Rien. A toutes fins utiles, il m’a prescrit une série
d’examens. Prise de sang et tout le toutim. Un check-up complet. Cela
me fait penser qu’il faut que je repasse à la maison. Prendre du
liquide et des vignettes de mutuelle. Ca aussi, c’est un autre truc…
J’ai toujours été affilié dans la même mutuelle. Et là… Il paraît que
j’ai résilié mon affiliation. Je n’ai plus rien chez eux. J’ai beau
fouiller mes souvenirs, je ne vois vraiment pas ce qui m’a incité à
changer d’organisme. Je déraille. Il faut vraiment que je fasse quelque
chose côté mémoire. C’est horrible de ne pas se souvenir. Tu fais un
truc, là… maintenant, tout de suite… Et tu en perds immédiatement le
souvenir. Ca n’atteint pas tes neurones. Tes cellules n’enregistrent
rien. Demain, tu auras complètement oublié. Tu as déjà oublié. Juste
des trous comme cela. Certains faits. Les autres, tu t’en rappelles.
Mais ceux-là, non. Impossible. Puis tu te retrouves devant l’employée
qui te dit : « Mais, monsieur, vous avez soldé votre compte le mois
dernier ! ». Et toi, tu tombes des nues. Encore heureux que je ne sois
pas coléreux. Tu imagines ? Si je faisais un scandale ? Quoi soldé ?
Par qui, soldé ? Et puis elle te dirait : « Mais par vous même,
monsieur… Regardez : voici votre signature ». J’ai pas envie de passer
pour un crétin. Amnésique, d’accord, mais pas crétin. J’ai pas demandé
à vérifier ma signature. Mais c’est vraiment un problème. Je ne sais
même pas si j’ai rouvert un nouveau compte. Ni où. Pas plus que je ne
sais où je me suis affilié pour la mutuelle. Va falloir que je cherche
dans les papiers.
A condition que je retrouve la maison. Ce matin, je me suis levé.
J’avais l’impression que je n’étais pas chez moi. Complètement oublié
que j’avais posé un nouveau papier peint dans la chambre à coucher.
C’est complètement dingue ! D’autant que je hais ce style de papier
peint. Quant tu perds la mémoire… Tu ne perds quand même pas tes goûts
? Tu n’en changes pas. Il me semble, du moins.
Quelle dérision, la vie ! J’ai perdu ma femme. J’ai perdu mon fils.
Ma femme que je n’aimais plus, de toutes façons. Mais ça fiche un coup,
quand même. Ce n’est pas parce qu’on n’aime plus quelqu’un que sa perte
ne vous flanque pas un coup. J’ai dû la délaisser, la pauvre.
Et mon fils. Mon fils et moi, nous n’avions plus rien à nous dire.
J’ai rien compris. Il avait tout pourtant. Mais il a sombré dans la
drogue. Douze ans. Et déjà drogué jusqu’aux yeux. Je ne sais pas quand
il a basculé. Est-ce dû au fait que j’ai commencé à boire plus que de
raison ? Ou est-ce dû au fait que sa mère désertait la maison pour ce
bellâtre ? Ce garagiste de je-ne-sais-où ? Les deux peut-être. Je n’ai
pas su être à son écoute. Mon fils, je veux dire. Ma femme non plus
d’ailleurs. Sans doute que je les avais déjà perdus à ce moment-là.
Quelle dérision, la vie !
J’ai perdu ma femme et mon fils. Mais j’ai gagné au loto. J’avais
joué, comme cela, par hasard. Parce qu’on annonçait une cagnotte
fabuleuse. Et j’ai gagné. J’avais le seul billet gagnant.
La vie aurait pu être toute autre avec ce gain.
Je revois le fil des événements :
Ma femme qui me dit que, tous comptes faits, elle va rester à la
maison avec Bruno. Parce qu’elle a encore quelques préparations pour la
soirée. Que je n’avais qu’à prendre la guirlande qu’elle avait repérée
sur le catalogue. Et Bruno qui m’avait fait promettre de prendre celle
équipée de la boîte musicale.
- Va vite, mon chéri. Ad… A tout à l’heure.
Cela m’avait fait rire qu’elle ait été sur le point de me dire «
Adieu ». Quels lapsus on peut faire, quand même ! J’ai cherché mes clés
un moment, puis je me suis installé au volant. J’ai enclenché la
première et j’ai démarré. Me fallait faire vite. J’ai poussé la
voiture. La vitesse me grise. La route m’appartient.
La petite rue qui me sert de raccourci. Je l’aurais parcourue les
yeux fermés tellement je la connaissais par cœur. Et tout au bout, au
carrefour, le virage à gauche. Très serré. Très rapide. Jamais personne
ne venait de la gauche. Sauf ce jour-là. Et mes freins qui ne
répondaient plus.
Mes freins qu’Arlette avait fait vérifier par son garagiste d’amant.
Quelle dérision, la vie ! J’ai perdu ma femme et mon fils. Mais j’avais le seul billet gagnant du loto.
J’espère que cela leur portera bonheur.
© Geache - SABAM