Je me suis toujours demandé pour quelle raison nous n'avions pas le droit d'emprunter le chemin qui longe leur ferme. D'aussi loin que je me souvienne, nous avons toujours eu interdiction de nous y aventurer. Pourtant, c'est un chemin à tout autre pareil : de la terre, des pierres, des touffes d'herbe. Souvent, je suis allé m'asseoir au début. Quelques mètres en avant de son début, du moins : j'ai toujours été un garçon prudent. Je restais là des heures, à observer ce serpent de terre et d'herbes et à guetter le moindre signe hostile. Je ne sais d'ailleurs pas ce que j'aurais fait s'il y en avait eu un. Je pense que je serais mort sur place. Tétanisé.
Mais il ne s'est jamais rien passé. C'était un chemin qui ne menait nulle part, à ma connaissance, et que jamais personne n'empruntait. Je n'ai jamais vu quelqu'un partir sur ce chemin. Ni en arriver. Jamais je n'y ai vu un animal. Et je n'ai jamais eu l'impression qu'il pouvait être habité d'insectes. C'est un chemin sans bruit.
Oui. Quand j'y pense, c'est cela. Il n'y a aucun bruit qui émane de ce chemin.
Juste une espèce de brume qui semble flotter à la limite extrême de votre champ de vision.
Aujourd'hui, il n'y a toujours rien. Ca n'a pas changé. Je me suis assis sur la même pierre que celle que j'occupais, enfant, face au portail de la ferme. J'ai la même vision qu'alors. Juste une fenêtre aux montants peints de vert. Les mêmes croisillons qui bordent les vitres au verre dépoli. Les mêmes
Les mêmes éclats dans la peinture.
Et le visage du père Dunais que je devine derrière le carreau.
Rien de changé. L'atmosphère est pareille qu'avant. Je suis certain que si j'y venais en hiver, elle aurait encore ce goût de neige immaculée, de champs argentés. Que l'automne la teinterait d'ocre, rouge et jaune et que le printemps Je n'ai pas de souvenirs de ce chemin au printemps. Pas un seul. C'est pourtant impossible que je n'y sois jamais venu au printemps. J'ai passé des milliers d'heures de ma vie sur cette pierre. Je pense même que mes fesses y ont façonné leur forme tant je m'y suis assis.
La seule chose qui aie changé, c'est le père Dunais, qui est soudain devant moi. Je ne l'ai pas vu venir. Pas entendu. Il est là. C'est tout.
- Je vous connais, non ?
- Je ne sais pas. Peut-être.
- Vous veniez toujours ici, avant, non ? Il y a longtemps.
- Oui.
- Vous occupiez la même place.
- C'est exact.
- Alors vous êtes revenu ?
- Oui, et non.
- Oui et non ?
- Je suis revenu déménager des meubles que mes parents ont laissé
derrière eux, mais je ne reviens pas au pays.
- Je voulais dire
vous êtes revenu
ici.
- Oui.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Je voulais sentir ce que je ressentais enfant.
- Il vous hante toujours, n'est-ce pas ?
- Quoi donc ?
- Le chemin.
- Non. Oui
Peut-être.
- Il vous hante toujours. Sinon vous ne seriez pas revenu.
- Qu'est-ce qu'il y a, au bout ? Vous y êtes déjà allé
?
- Rien.
- Rien ? Il y a toujours quelque chose quelque part, non ?
- Non. Il n'y a rien. Rien qui vaille le détour.
- Pourquoi n'avait-on pas le droit de l'emprunter, d'après vous ?
- Sans doute parce que ça aurait été une perte de temps.
- Une perte de temps ?
- Oui.
- Je ne comprends pas.
- Souvenez-vous
Vous n'aviez pas les loisirs que vous avez maintenant.
- C'est vrai.
- Les gens travaillaient plus longtemps dans une journée, et les enfants
devaient aider régulièrement.
- Exact.
- Aller au bout de ce chemin, juste pour constater qu'il n'y a rien. C'eût
été perdre du temps, non ?
- Possible.
Il sonde mon regard, toujours tourné vers le chemin, perdu au bout de son parcours.
- Ce serait toujours une perte de temps.
-
- Y aller voir, ce serait toujours une perte de temps. Il n'y a rien de plus
qu'avant.
- Pourquoi ai-je l'impression que vous voulez m'empêcher d'y aller ?
- Mais je ne vous en empêche pas.
- Pourquoi essayer de m'en dissuader ?
- Je ne vous en dissuade pas. Je vous dis juste que vous perdriez votre temps.
- Satisfaire une curiosité, c'est une perte de temps, selon vous ?
- Toutes les curiosités ne sont pas toujours bonnes à satisfaire.
- Vous essayer de me faire peur, maintenant, non ?
- Non. Allez y, si vous en avez tellement envie. Mais vous verrez que j'ai
raison.
- Soit. Pourtant
- Pourtant ?
- Je suis mitigé. J'ai envie de vous croire et de rester ici, mais
j'ai envie d'aller voir ce que j'ai toujours imaginé.
- Qu'avez-vous imaginé ?
- Euh
- Mais encore ?
- Je ne sais pas. Rien de précis.
Avec un haussement d'épaules, il est rentré à la ferme, en grommelant :
- C'est exactement cela. Il n'y a rien.
Le chemin est là. Il sera toujours là. Et je n'en connaîtrai jamais le secret. Sauf Sauf si j'arrive à mettre un pied devant l'autre et à avancer. Un pas. Puis un autre. Finalement ce n'est pas si difficile. Rationnellement, il ne peut rien y avoir au bout que je ne connaisse. Rien qui puisse attiser mes peurs. Ce n'est qu'un chemin comme tant d'autres. Bordé de champs. Et qui s'enfonce vers l'horizon.
C'est drôle, je n'ai pas l'impression d'avoir marché longtemps mais le chemin s'enfonce maintenant dans un bois. Un bois que je ne connaissais pas. Que je n'imaginais même pas. Que je n'avais jamais vu. Bizarre qu'un chemin jamais emprunté semble si fréquenté. Bien tracé. Sans herbe folle qui le masque çà et là. Et soudainement, un pont. Large. Bien droit devant moi. Avec au pied de chaque premier montant, à ma gauche et à ma droite, deux gargouilles de pierres qui semblent monter la garde. Vues de plus près, ce sont deux chiens. Deux chiens de grès dont les crocs dépassent des babines. Cela semble incongru, ces deux gargouilles menaçantes bordées d'arbres qui donnent une sensation de calme.
Je me retourne à demi, gardant dans mon champ de vision les molosses de pierre. Tout semble inerte. Le lacet de terre vient mourir à mes pieds. Qu'y a t'il au delà du pont ? Il n'y avait rien au bout du chemin. Pourtant, il y avait un pont. Un pont et deux sbires de pierres. Deux sbires figés. J'hésite. Vais-je franchir leur barrage ? Vais-je transgresser leur mise en garde ? Ou dois-je faire demi tour ? Que pourrait-il y avoir de plus, au delà de ce pont, que ce que j'ai déjà vu ?
La passerelle est bien entretenue. Les lattes de bois qui la forment sont solides. J'y ai posé un pied prudent et j'ai testé leur solidité en y appuyant mon corps petit à petit. Aucun craquement sinistre. Aucun signe d'affaissement. Pas après pas, je franchi le pont. Et je lève les yeux.
Il n'y a rien. Pas un arbre. Pas de champ. Pas de ciel. Plus de chemin. Rien.
C'est impossible. Je me retourne. Le pont a disparu. Il n'y a plus rien. Qu'un espace vide. Au dessus, en dessous. Autour. Partout. Rien.
Juste une maison qui semble flotter devant moi. Je
m'en approche. La porte est entrouverte. Je la pousse, je rentre et je me
retrouve dans le salon. C'est un salon modeste, comme on en trouve dans beaucoup
de foyers. Chichement meublé. La pénombre ambiante n'est brisée
que par un peu de lumière qui émane d'une fenêtre étroite.
J'ai besoin de lumière. Je m'approche de la fenêtre. Et je le
vois, lui : comme avant. Il y a longtemps. Assis sur la même pierre.