A vot'bon coeur, m'sieurs, dames...

Noël approchait à grands pas… Il ne restait que deux jours pour peaufiner la fête, faire les derniers achats… Enfin… Deux jours… Le premier était déjà bien avancé.

J'étais à la bourre, pour pas changer. C'était toujours pareil avec Martine. Fallait qu'elle attende la dernière minute pour courir les grandes surfaces. Le vendredi soir de préférence. Au moment de la cohue. De la cohue et des files interminables à la caisse. La caisse à problèmes comme par hasard. Et de préférence.

Quarante caisses dans le magasin mais nous choisissions toujours celle où les clients présentaient des articles dont les prix manquaient. Celle des chariots surchargés. Celle où la plus maladroite des caissières s'ingéniait à produire des erreurs qui ne pouvaient être levées qu'à l'intervention de la chef-caissière. Vingt minutes d'achats, quatre-vingt dix d'attente. Et mon rendez-vous de 20 h30 !

Basta pour le souper ! Je décrétai que nous serions pressés pour manger. Ce qui fît la joie de ma gosse (et ce fût la dernière fois que je la vis heureuse). " Pressé pour manger ", dans le langage de ma puce, c'était le passage obligé par le fast-food le plus proche. Ca se passait comme ça, et ça vous donnait un goût plus fort que tout de hamburger-coca-frites. Vite fait, bien fait, histoire de se caler l'estomac.

Je ne pourrai plus jamais chasser l'image de ce clown hilare qui se fendait d'un grand sourire pour nous accueillir.

Que n'ai je choisi la formule drive-in ?

- Papa, quand on aura fini de manger, je pourrai aller sur les jeux ?
- Pas ce soir, ma puce, papa a un rendez-vous important.
- S'il te plaît, rien que cinq minutes.

C'est la dernière chose qu'elle m'ait demandé. Et j'ai dû lui refuser.

- Non, puce, ce soir ce n'est pas possible.

Pourquoi les choses sont-elles si difficile quand c'est important ?

- Regarde puce : un triporteur.
- Un quoi ? Un tripoteur ?
- Non, minouche, un tri-por-teur.
- Ah ! Tu veux dire un marchand de glaces !
- Oui, mon cœur, si tu veux. Dans ce cas-ci. Qu'est ce que tu veux manger ?
- Tu débloques ou quoi ? Comme d'habitude ! Cette question !

Evidemment. Menu ham, frites et coke avec un jouet dans la boîte. Où avais-je la tête ? Du haut de ses sept ans, le sourire édenté me jaugeait, évaluant le temps qu'il me restait avant de verser totalement dans la sénilité. Mon pauvre amour, que ne donnerais-je pour revenir en arrière ? Interrompre la course du temps sur ce moment privilégié. Flash sur une seconde de bonheur. Et ne jamais connaître la suite. Et son cortège d'horreur. Stopper ma vie sur cet instant où tu me faisais craquer. Petite môme déjà si femme.

- Dis maman, où est-ce qu'il est le marchand de glaces ?
- A l'intérieur sans doute. Il a aussi le droit de manger, non ?
- Ben… Pourquoi y mange pas sa glace ? Elle est pas bonne ?

Regard de Martine. Nous nous sommes mis à rire. Pour la dernière fois. Maintenant, quand nos regards se croisent, ce sont des larmes que nous engendrons.

Un menu pour Maman, un pour ma puce. Et moi, qu'allais-je becqueter ? Le nez en l'air, en contemplation du tarif, fallait que je trouve quelque chose qui soit non seulement à mon goût mais que je puisse prononcer honorablement. Rapport à ce que l'anglais et moi, on n'a jamais été copains.

- Monsieur, puis-je prendre votre commande ?

Finalement, j'ai opté pour deux " cheese ". Facile à dire, cela, " cheese ". On te l'apprend dès que tu es petit, quand on fait ta photo. " Cheese ", le petit oiseau va sortir. Clic ! Et tu as une tronche d'empaffé quand tu reçois le cliché.

Comment font les autres pour manier ces foutus plateaux sans avoir l'air de funambules complètements bourrés ? Je considère le fait d'arriver à la table que mes amours choisissaient toujours la plus éloignée du comptoir (parce qu'ainsi, on voit tout le monde) comme un véritable exploit. Un miracle, même.

*
* *

Je n'avais pas fini " d'éplucher " mon premier cheese quand le premier est arrivé. Pareil aux autres, à tous les autres. Tellement semblables qu'on ne leur prête plus attention.

- A vot' bon cœur, m'sieurs, dames. Pour les plus démunis. J'ai ma carte, vous voulez la voir ?

Puce demande 20 francs. Martine plonge dans sa sacoche et lui file une pièce.

- Dieu vous le rendra au centuple.

Et l'ombre s'est éloignée. Replongée dans le néant qui l'a vu naître. Quand j'y repense, ce n'est pas Dieu qui me l'a rendu. C'est le diable.

- Z'auriez pas une 'tite pièce pour les animaux ?

L'ombre, jumelle de la précédente, tend son tronc. Cette fois, c'est moi qui ai mis la main à la poche.

- Dieu vous le rendra mon bon monsieur.

Au centuple, je sais. Comment ca se fait que j'ai pas encore décroché le gros lot au lotto ? Faudra que je pense à lui envoyer un rappel par recommandé. Ca marcherait peut-être. Après tout, ma puce reçoit bien un petit colis chaque année lorsqu'elle poste sa missive : " Saint-Nicolas, Chemin du Paradis, 3ème nuage après la voie lactée. " Faudra que je pense à demander à mon beauf, celui qui est facteur. Rapport à l'adresse, je veux dire.

J'pourrais écrire… J'sais pas moi… Par exemple :

Petit Jésus couvert de fleurs,

Sans vouloir vous presser, vous vous souvenez sans doute que j'ai financé vos différents projets sociaux. Pour rappel : " Le fonds des Handicapés, l'Enfance Malheureuse de Youtciplou ; Le Puits de la Dernière Chance d'Ankorun Kiséfé Awoir, dans j'sais plus quel bled aride ; j'en passe et des meilleures ".

S'il vous plaît, petit Jésus, vu que vos délégués commerciaux m'ont certifié que vous m'en donneriez du 10.000 %, vous ne pourriez pas faire un petit effort pour vous souvenir de moi, samedi, sur le coup de 19h:30. Au moment du tirage du lotto, par exemple ? Ca financerait bien mon petit fonds social : " Les amis de G.H. ".

En vous souhaitant bonne réception, recevez, etc… etc…

*
* *

Y'a un truc que j'aime pas dans les cheese : la rondelle de cornichon aigre-doux qui se trouve en plein milieu du petit pain. Tellement bien dissimulé qu'il faut violer toutes les règles du " bien manger " quand on a oublié de l'ôter avant de commencer à becqueter. Le nez enfoui dans la serviette en papier, essayant de recracher discrètement l'infecte rondelle, j'ai failli me crever l'œil sur l'épine de la rose rachitique.

- Une petite fleur pour votre dame ?

Coup d'œil interrogateur : " Cela te ferait plaisir ? "

Coup d'œil réponse : " Elle serait crevée avant qu'on ne rentre à la maison ".

Coup d'œil interrogateur : " T'es sûre ? "

Haussement d'épaule agacé : " Puisque je te le dis ".

- Sorry, nous n'en voulons pas. Allez puce, fais un effort, il reste des frites de ton menu.
- J'ai plus faim.
- On ne va pas gaspiller.
- J'ai plus faim.
- Tu penses qu'il y a des enfants qui n'ont pas ta chance…
- Oui, mais leurs papas mangent leurs restes pour pas gaspiller.

Que répondre à cela ?

- Bois au moins le reste de ton coke.
- Plus soif. Bois-le, toi.
- Un autocollant, m'sieur ? Pour les restos du cœur.

Le môme devait avoir quelque chose comme 12 piges, un sourire enjôleur et semblait avoir pris un bain de soleil sous une passoire. Le mouchetage sous sa chevelure " épis de maïs doré " était craquant. J'ai craqué.

- C'est pas croyable, ça n'arrête pas. Tu veux un café ?
- Je croyais que tu avais un rendez-vous ?
- J'suis plus à cinq minutes. De toutes façons, je suis en retard, maintenant. Je téléphonerai pour m'excuser. Alors, tu le veux ce café ?
- Oui.

Avec le recul, je me dis qu'à ce moment, il était juste trop tard. Que si je ne lui avais pas donné l'argumentation pour accepter ce café, rien ne serait arrivé. Ma puce rirait encore. Ma femme rirait encore. Et moi… Moi… Oh, moi !

Je croirais encore naïvement en ma bonne étoile, en la beauté de la vie, en… Mais ce n'est que chimères.

Le café bouillant dispensait son arôme. Trop chaud pour le boire tout de suite. Et soudain, une présence sur mon épaule droite. Image diluée, comme les autres. Ces gens qui vous abordent l'espace d'un instant. Juste le temps de vous taper d'un billet ou d'une pièce.

- A vot' bon cœur, m'sieurs, dames…

*
* *

Ce tronc qui s'agite sous mon nez, c'est trop. Trop, c'est trop. Mouvement irrité. Je ne sais même plus quel est le motif, cette fois. D'ailleurs, j'en ai rien à cirer. Je vais repousser l'instrument de quête. A cet instant précis, un signal en lettres de feu s'allume dans ma tête :

DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER…

- Désolé, budget épuisé.
- Vous avez bien un billet, m'sieur.

DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER…

- Non, gars, tu arrives trop tard.
- S'il vous plaît, m'sieur.

DANGER… DANGER…

Mais il est trop tard. Beaucoup trop tard. Une main à qui je ne commande plus a saisi un col de chemise et commence à serrer.

- J't'ai dis non, c'est clair ?

Ma main serre de plus en plus.

- Lâches-le ! Tu vas le tuer ! La voix de Martine qui me ramène sur terre.

Le visage est violet. Il n'y a plus rien d'humain dans cette face exsangue. La voix est métallique.

- Z'auriez pas dû faire ça, m'sieur.
- T'es complètement fou ? Qu'est-ce qui te prend ?
- J'suis désolé pour vous m'dame. Non, m'sieur, z'auriez pas dû faire ça.
- C'est bon, excusez-moi, j'ai peut-être encore un billet.
- Z'auriez pas dû, m'sieur. Gardez votre billet. C'est trop tard, maintenant.

Une voix hurle à la mort " Casses-toi. Vite. VITE ! "

Je reste tout con, avec mon billet à la main.

- T'es content ? T'as fait ton numéro ?

Pas bon quand Martine prend cet air là. On va encore se payer une soirée craignos. Sûr. Tout ça pourquoi, je vous le demande ?

- Merde, j'suis pas Crésus, y m'a énervé.
- C'était pas une raison pour l'étrangler.

Puce est cramoisie.

- Pourquoi vous vous disputez ? Il était méchant le marchand de g…
- Non, c'est papa qui a été méchant.
- Ben voyons !
- C'est même pas vrai ! Il est pas méchant mon papa.
- Laisse tomber, puce.
- Allez, on s'en va.
- Ca vaut mieux.
- Man, j'dois faire pipi, moi.
- Allez, va vite. On t'attend.

Allons bon, Martine fait la gueule.

- Tu comptes me faire la gueule longtemps ?
- Tu m'emmerdes.
- O.K., fais la gueule.

Les regards des autres consommateurs s'attardent à nouveau sur leur pitance. La vie a repris son cours. Juste un incident. Sans plus. Pas de quoi faire un fromage.

- Qu'est ce qu'elle fiche, la puce ?
- Elle visite. Comme d'habitude.
- Elle est encore petite. Elle a du mal pour boucler son jeans.
- Va la rechercher.
- Pourquoi n'y vas tu pas toi même ?
- Parce que c'est les chiottes des femmes.
- Elle va arriver. Il faut bien qu'elle apprenne à se débrouiller seule.
- Si ça se trouve, elle taille une bavette avec madame pipi.
- Elle sait qu'elle ne doit pas parler avec n'importe qui.
- C'est une môme, elle ne fait pas encore toujours la part des choses.
- Qu'est-ce que tu attends ? Vas voir.

Pourquoi n'y suis-je pas allé ? Il n'était peut-être pas encore trop tard.

- Je vais déjà vider les plateaux.
- C'est ça. Bonne idée.

C'est bizarre, le temps semblait suspendu à ce moment. Retour à la table.

- Bon, on y va ?
- On y va. Je vais rechercher la petite.
- C'est ça. Je t'attends à la voiture.
- Non, ma sacoche est là. Par terre.
- Bon.

Les secondes s'égrennent lentement.

C'est dingue le monde qui fréquente les fast-food. C'est un défilé continuel. Qu'est-ce qu'ils doivent brasser comme fric ! La salle est comble. Les files d'attente comptent une dizaine de personne à chaque caisse. Moyenne : 5 commandes par caisse. Six caisses. Prix moyen du plateau : 12,5 €. Douze euros cinquante fois six multipliés par 10 : 750€. Environ deux cent personnes déjà attablées. Moyenne de quatre personnes par table. 50 plateaux à 12.5€ : 625 €. Temps moyen pour becqueter : 20 minutes. Chiffre d'affaire à l'heure : 625€ augmentés des 750 de la file d'attente, soient 1375€ multipliés par trois. Quatre mille cent vingt cinq euros de l'heure. Temps d'ouverture du resto : douze heures. En comptant une affluence maximale durant, sans exagérer, trois heures : environ 12.500€ de la journée. Merde alors ! Ouverture : 7 jours sur 7. 12.500€ par 365 donnent… J'en suis là de mes considérations comptables quand Martine revient.

- La petite est revenue près de toi ?
- Non. Elle n'est pas aux toilettes ?
- Tu me prends pour une imbécile ?
- Elle est peut-être enfermée…
- ELLE N'EST PAS AUX TOILETTES. Tu n'as pas été voir sur les jeux ?
- Je vais voir.

Aucune angoisse à ce moment là. Juste un peu excédé. Mais ma tête me disait : " Quoi de plus normal, pour une môme, de vouloir jouer ? " . C'est vrai. Quoi de plus normal ? Ce doit être tentant, tous ces gamins qui jouent et qui rient aux éclats en se poursuivant au gré des tobogans.

Seulement, la puce n'était pas sur les jeux. J'avais dû la croiser. Sans doute y avait-il un autre accès et était-elle passée par là tandis que j'essayais de le repérer dans l'enchevêtrement des différents accessoires destinés à amuser les chérubins. Ou bien ne l'avais-je tout simplement pas vue, elle avait très bien pu être d'un côté tandis que j'en scrutais un autre.

Par acquis de conscience, je suis repassé par notre table.

Coup d'œil interrogateur de Martine : " Alors ? "

- Je retourne voir aux toilettes.
- Elle n'y est pas.
- D'accord, mais cette fois, je vais voir chez les hommes. On ne sait jamais.

J'ai fait les deux toilettes, celle des hommes et celle des femmes. La frousse commençait à me prendre les tripes.

- Céline ? Viens ma puce, on s'en va.

Une voix sortie d'une cabine me répondit :

- C'est les toilettes pour hommes, ici. Y'a pas de puce.
- Ouais… Des morpions, à la rigueur, mais pas de puces.

Deux rires gras fusèrent des cabines.

- C'est un expert qui parle, je suppose ? Y'en a deux dont le cul est collé sur le pot. Pauvres tâches !

Un temps mort.

- C'est moi que tu traites de morpion et de pauvre tâche ?
- Oui. Je cherche ma gosse et j'ai pas de temps à perdre avec des crétins qui font de l'humour à deux balles.
- Elle a disparu ?
- J'en sais rien, je ne la trouve pas, je la cherche.
- Y'avait pas de môme dans les chiottes quand j'y suis rentré.
- Ok, merci.
- Si vous avez besoin d'aide pour la chercher… D'mandez le morpion à la caisse, m'sieur.
- Pouvez compter sur la pauvre tâche aussi, m'sieur.

Ce n'eût été les circonstances, ils m'auraient sûrement tiré un hurlement de rire, mais mon cœur n'en avait pas envie à ce moment là. Ni mon cœur, ni mon esprit. Mon cerveau fonctionnait à toute vitesse. Où la puce avait elle pu aller ? Dans les cuisines, peut-être. Curieuse et d'un naturel enjoué comme elle l'était, c'était très plausible qu'elle ait embobiné l'un ou l'autre membre du personnel qui l'aurait emmenée derrière pour satisfaire sa curiosité.

Quand je suis sorti des toilettes, Martine m'attendait. Je lisais dans ses yeux que la panique l'avait gagnée aussi.

- Tu l'as trouvée.
- Non. Je vais voir si elle n'est pas en cuisines.
- Laisses, j'y vais, va plutôt voir sur le parking.
- Ok.

Je laissai traîner mon regard sur les consommateurs attablés, des fois qu'elle serait encore en grande discussion avec l'un ou l'autre. Nous avions beau lui dire que tout le monde n'était pas respectable, qu'elle ne pouvait pas faire confiance à n'importe qui, Céline, entraînée par son caractère hyper social oubliait systématiquement toutes nos recommandations. Mon cerveau cherchait désespérément à imaginer où elle avait bien pu passer. Mais sans doute y avait il trop longtemps qu'il n'avait eu sept ans et je n'arrivais pas à trouver ce que ma môme avait pu faire entre l'instant où elle avait demandé pour aller aux toilettes et maintenant. J'avais épuisé toutes mes possibilités logiques.

DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER… DANGER…

De nouveau, le signal s'allumait en lettres de feu dans ma tête.

- Z'auriez pas dû, m'sieur. Gardez votre billet. C'est trop tard, maintenant.

Le salopard… C'était lui qui avait fait le coup. Ce fumier s'en était pris à ma gosse. Mon esprit cherchait à former un portrait robot dans ma tête, mais il confondait les traits du mioche aux tâches de rousseur et ceux du vendeur de roses, l'habillait des vêtements du gars de la SPA et de la nana des restos du cœur. Nana ? Y'avait une nana qui nous avait abordés ? Impossible de me rappeler. Impossible d'être certain. Je sentais la fureur et la haine parcourir mon corps. Gagner, centimètre par centimètre le sommet de mon crâne, la racine de mes cheveux. J'avais des envies de meurtre. Si ce pourri avait touché à ma fille, il n'avait pas intérêt à ce que je le chope.

Je suis sorti sur le parking. Dans le fast-food, Martine avait commencé à mobiliser le personnel. A voir l'agitation qui commençait, les regards étonnés des gens, les mères qui rassemblaient leur progéniture, les recherches avait commencé. Le parking n'était pas immense, Céline n'y était pas.

Un homme s'approcha de moi.

- Euh… le morpion, c'est moi, m'sieur.
- Oublions cet incident.
- Vous ne l'avez pas retrouvée ?
- Non. Hélas non.
- Elle n'est pas près de votre voiture ? Ou dans la voiture ?
- Non. Ma voiture est juste là. De toutes manières, elle sait que nous l'attendons.
- Retournons à l'intérieur.

A l'intérieur, Martine faisait ouvrir toutes les portes, inspectait tous les locaux, mêmes privés. Le gérant s'avança vers nous.

- J'ai prévenu la police, Monsieur, ils vont arriver.
- Merci.

De nouveau, mon regard embrassa la salle. A la recherche de ma fille, aux trousses du salopard…

Dehors, le triporteur se préparait à partir… Les mots de ma fille me revinrent en mémoire.

- Pourquoi vous vous disputez ? Il était méchant le marchand de g…

A travers la vitre, je vis qu'il me regardait. Un sourire de mépris, lentement, se dessina sur ses lèvres.

- C'est lui ! C'est ce fumier !

Sur le parking, l'homme leva lentement un bras, imitant un revolver qu'il pointait dans ma direction, droit sur ma tête.

Une douleur fulgurante me vrilla le crâne. La souffrance me jeta au sol.

*
* *

Dans sa charrette ! Ce salopard avait kidnappé ma gosse et l'avait cachée dans sa charrette ! Il fallait que je le rattrape. Que je lui fasse me rendre ma fille. Il fallait que je me lève. JE DEVAIS ME LEVER !
La douleur s'estompait lentement. Je voyais les catadioptres du triporteur se mouvoir dans la nuit du parking. Les gens, dans le fast-food, loin de lui courir après, m'entouraient. Plus préoccupés par mon état de santé que par le ravisseur. Je parvins à me relever. J'écartai, bousculai plutôt les consommateurs. Me précipitai vers la sortie. Courrai dans la nuit derrière les feux que je voyais s'éloigner. Ce fut la course la plus folle de ma vie. Jamais je n'avais couru aussi vite. Aussi longtemps. Je fondais dessus. La rage décuplée. La haine acérée. Le salopard se retourna et lut sur mon visage les sentiments qui m'animaient. Je vis la peur s'insinuer dans son regard. Il tenta d'accélérer encore. Mais j'étais maintenant sur lui. Mes mains agrippèrent la charrette. Le forçant à s'arrêter. Je me jetai sur lui. Le clouant au sol. Mes doigts se refermaient sur sa gorge.

- Rends moi ma fille !
- Faites pas cela, m'sieur. Vous allez encore regretter.
- Je me fiche de ce qui peut m'arriver. Où est ma fille ? OU EST MA FILLE ?
- Lâchez-moi, m'sieur. J'ai pas votre fille.
- TU MENS, CRAPULE ! RENDS LA MOI.

Mes poings commencèrent à marteler son visage. Sa voix changea alors. Elle prit une intonation que je connaissais. Que je ne connaissais que trop.

- Arrête !
- Quoi ?
- Regardes-moi. Regardes-moi bien.

J'écarquillai les yeux. Le poing suspendu dans le vide. Prêt à frapper à nouveau. Mais mon geste était interrompu par ce que je voyais. Malgré le sang sur ce visage, l'horreur, soudain, me rattrapa. La voix continuait.

- Tu crois vraiment que j'aurais fait du mal à ta fille ?

La vie s'était arrêtée, autour de moi. Seule une sirène de police, quelque part dans la nuit, semblait se rapprocher. La voix reprit :

- Est-ce que tu ferais du mal à MA fille ?

J'étais à califourchon sur son ventre, le poing en l'air, prêt à l'écraser sur sa figure. La haine qui me prenait les tripes me disait de lui éclater la tête, mais d'autre part, quelque chose me disait qu'il avait raison. Qu'il n'avait pas fait de mal à Céline. Que je ne la trouverais pas dans sa charrette. Que je ne la trouverais pas chez lui. Qu'il était impossible qu'il lui ait fait le moindre mal.

- Je veux voir le contenu de ta charrette.
- Ben… Vas-y. Prends les clés.
- Toi, tu restes là. Si tu bouges, je te tue.
- Je ne vais pas bouger.

L'inspection de la charrette ne donna rien. Céline n'y était pas. La fureur me gagnait de nouveau. Je revins vers lui.

- OU EST MA FILLE ?

D'une voix douce, il répondit :

- Où l'avons nous laissée ?
- Dans le fast-food.
- Où nous a t'elle demandé d'aller ?
- Aux toilettes. Elle est partie aux toilettes.
- Est-ce que je l'ai vue en sortir ?
- Non.
- Pourquoi n'y serait-elle plus ?
- Parce qu'elle t'a suivi. Ou l'as tu cachée ?
- Où l'ai-je cachée ? Où l'ai-je cachée ? D'après toi, c'est MOI qui l'ai cachée ?
- …
- MOI ? Ou TOI ?
- Elle n'était pas aux toilettes. Ni chez les hommes, ni chez les femmes.
- Oui. Ca, c'est ce que tu as dit.
- C'est ce que j'ai dit.
- Mais était-ce vraiment le cas ?
- Je l'ai appelée, elle n'a pas répondu.
- Oui, mais tu n'as pas vérifié. Tu n'as pas poussé toutes les portes.
- Si. Celles qui étaient ouvertes.
- Mais de celles qui étaient fermées…
- Les toilettes étaient occupées.
- Mais t'a t'on répondu partout ?
- Oui.
- Non.
- Si.
- Non. Rappelles-toi…

Je suis entré dans les toilettes des hommes. Les néons diffusaient une lumière blafarde. Les cabines toilettes étaient alignées sur la droite. Une douzaine en tout. Les trois dernières portes étaient ouvertes. Je suis allé jusqu'au fond et j'ai appelé :

- Céline ? Viens ma puce, on s'en va.

Je poussais les différentes portes quand une voix m'a répondu :

- C'est les toilettes pour hommes, ici. Y'a pas de puce.
- Ouais… Des morpions, à la rigueur, mais pas de puces.
- C'est un expert qui parle, je suppose ? Y'en a deux dont le cul est collé sur le pot. Pauvres tâches !

Le vendeur de glaces me regardait. Il dit :

- On y arrive. Souviens-toi encore.

Dans les toilettes, une petite voix chantait :

Un, deux, trois, nous irons au bois
Quatre, cinq, six, cueillir des cerises,
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf,
Dix, onze, douze…

- Non !
- Non ?
- Il n'y avait pas de voix qui chantait.
- Ah non ?
- Non.
- Tu ne voulais pas l'entendre. Tu ne pouvais pas l'entendre. Ta fureur t'aveuglait. Ta colère te rendait sourd.
- C'est impossible.
- Tu te mens à toi même.
- C'est impossible parce que les deux personnes qui m'ont répondu me l'auraient fait remarquer.
- A condition qu'ils aient imaginé un seul instant que ce soit une petite fille qui chantait. Mais c'était les toilettes des hommes.
- Tu m'embrouilles l'esprit. Il n'y avait pas de voix. Il ne pouvait pas y avoir de voix.
- Pourquoi ?
- Parce que je connais ma fille. Elle m'aurait répondu quand je l'ai appelée.
- Pourquoi me dis-tu qu'il n'y avait pas de voix qui chantait, dans ce cas ? Je ne t'en ai jamais parlé. Je t'ai juste invité à te souvenir…

Un, deux, trois, nous irons au bois
Quatre, cinq, six, cueillir des cerises,
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf,
Dix, onze, douze…

*
* *

- Qu'est-ce qu'il a Docteur ?
- Il a fait une trombose.
- Mais… Il était en pleine santé.
- Je regrette, madame, mais c'est imprévisible s'il n'y a jamais eu d'alertes auparavant.
- Qu'est-ce qui a déclenché cela ?
- Le stress, la colère, la peur d'avoir perdu votre fille, peut-être…
- D'avoir perdu notre fille ? Mais c'est lui qui l'a ramenée des toilettes.
- Possible. Mais peut-être a t'il eu de petites attaques à ce moment là.
- Est-ce qu'il va recouvrer un état normal, Docteur ?
- Je crains que non, madame. Il est… Ailleurs.
- Ailleurs ?
- Dans un monde à lui.

*
* *

Quelques fois, je regarde Martine et elle se met à pleurer. Je ne comprends pas pourquoi.

J'ai changé de métier. Je vends de la glace. Et, à mes moments perdus, je récolte des fonds pour l'enfance malheureuse. J'aime bien me sentir utile. Oh… Quelques fois, cela se passe mal avec les gens… Vous comprenez, ils sont tellement sollicités. J'insiste, parfois. Mais certains sont irascibles.

Un, deux, trois, nous irons au bois
Quatre, cinq, six, cueillir des cerises,
Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf,
Dix, onze, douze…

- A vot' bon cœur, m'sieurs, dames… A vot' bon cœur, m'sieurs, dames…





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