Code d’honneur.

C’est un camping oublié en limite des bois. Dans le village le plus proche, on l’appelle le « Camping des Ermites ». Et c’est bien ce qu’ils sont, les habitants de ce village de tôles et de toiles. Habitants, oui, tel est le mot. Puisqu’ils ont élu domicile, qui dans leur caravane, qui dans leur tente. Pour se retirer du monde. De cette société qui ne veut pas d’eux. La plupart d’entre eux ont un passé chargé qu’ils cachent dans cet ersatz d’oasis de paix. Oui, ce sont bien des ermites. A la recherche d’une nouvelle identité. Pour autant que ce soit possible.

Il y a Marcus, un ancien légionnaire, qui s’y est retiré, à sa sortie de prison. Il y avait purgé vingt ans pour avoir tué sa femme. Une douillette, sa femme. Elle n’a pas pu supporter les baffes qu’il lui filait. Faut dire que le Marcus, avec ses mains comme des pelles, il n’hésitait pas sur les douilles qu’il lui filait à sa Germaine. Et du haut de ses deux mètres dix, quand elles tombaient, ses douilles, on devait pas trop aimer se trouver sur la trajectoire pour les ramasser. Un jour, il lui a défoncé le crâne. Elle a ravalé son bulletin de naissance. Pourtant, il l’aimait bien sa Germaine. Mais, ce soir là, elle avait râlé une fois de trop. L’aimait pas les râleurs, le Marcus. Surtout s’ils râlaient à son encontre. Paraît même qu’il aurait dérouillé un de ses co-détenus, le Marcus. Mais il a bénéficié d’un non-lieu. Pas de preuves suffisantes.

Marcus… Les gens du camping le surnomment Grizzly. Cent trente kilos de muscles en action sous une apparence nonchalante. Se méfier des eaux qui dorment.

Tant qu’on est dans les animaux, il y a la fouine aussi. Luigi. Un petit rital vicieux. Un méchant celui-là. Il supportait pas que sa femme le trompe. Notez que je n’aurais pas apprécié non plus. Mais, lui, il s’est débrouillé pour coincer son rival dans une ruelle, en pleine nuit, sans témoin. Paraît qu’il lui a fait bouffer ses bijoux de famille avant de lui mettre une balle dans le buffet. Pan ! Rayé de la surface de la terre. Avec un méchant problème pour le jour du jugement dernier. Plus tout à fait entier, le petit bellâtre qui lui avait piqué son bien au Luigi. Va falloir qu’il ait de l’imagination s’il veut encore piquer la femme de qui que ce soit s’il revient un jour sur terre. Luigi, tout le monde sait que c’est lui qui a butté le bellâtre, mais pas de preuves non plus. Un alibi en béton. Cinquante personnes pour jurer qu’elles l’ont vu manger des spaghettis le jour du meurtre.

Seulement, le Luigi, il a oublié un petit détail. Le bellâtre était sicilien. Pas bon de buter un sicilien qui a une grande famille. Ca non ! Alors, le Luigi, il se terre. Il ne sort jamais de sa caravane ou presque. Je ne sais même pas s’il ose encore dormir. Même à ses chiens, il ne se fie pas, le Luigi. Pourtant, il en a douze ! On les appelle les apôtres. Mais Luigi, il a fait son catéchisme, il sait que, dans les apôtres, il y avait un certain Juda. Un drôle de mec qui a mal tourné. Il s’est pendu, je crois. Bref, le Luigi, il ne se déplace jamais sans un riot-gun. Il est jamais là longtemps, le Luigi. Quelques jours au max. Et jamais de façon régulière. Trop dangereux les habitudes quand on est traqué.

Il y a Sac-à-puces, aussi. Un petite bonne femme tout en nerfs. Une drôle de démarche et une impression de toujours se gratter lui on valu son surnom. Mais je ne vous conseille pas de le sortir à voix haute en sa présence, son blaze. Luigi, c’est un méchant. Elle, c’est une teigne. Elle a purgé quinze ans de tôles, Sac-à-puces. Elle n’a tué personne. Elle a juste rendu son mec dingue. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous, toutes les femmes font ça. Mwouais. Mais les autres le font intelligemment. Elle, elle l’a fait réellement.

Oh, elle a pris son temps, la bougresse ! Parce que c’est une patiente, la Mariette. Cinq ans pour préparer le matériel. Au nez et à la barbe de son Jules, en plus. Cinq ans, c’est le délai qu’elle s’était fixé pour qu’il ne se doute de rien. Et il s’est douté de rien, ca, c’est sûr ! Paraît même qu’il lui a filé des coups de mains pour préparer la pièce principale. Mais cela, ça me paraît gros à avaler. Mais bref, je vais essayer de vous peindre un tableau. Alors, tu vois, elle a fabriqué une espèce de table, la Mariette, avec une sorte d’étau formé de planchettes. Et des fixations comme une table d’opération. L’étau au niveau de la tête. La pièce principale : un réservoir de 300 L avec un fin tuyau muni d’un robinet. Un tuyau qui arrive juste à hauteur de l’étau au niveau du front. Deux mètres cinquante au-dessus, pour être exact.

Et en plus, son Jules à la Mariette, il a tout fait pour devenir dingo. Comme il savait pas dormir, il s’était débrouillé pour dénicher du Xanax, un truc qui endort. Vous imaginez l’aubaine pour Sac-à-puces ? Double dose qu’elle lui a filé un soir.

Quand il s’est réveillé, il était saucissonné sur la table, dans la pièce que Mariette avait capitonnée avec soin. Pour pas qu’on entende de sons. Pour pas qu’on entende les cris. Tu m’as fait chier toute ma vie, qu’elle lui a dit la Mariette à son Jules. Et elle a ouvert le robinet. Lui a fallu un moment avant de trouver le bon rythme, à la Mariette, mais elle avait tout le temps. Une goûte par seconde. En plein milieu du front. Plic. Plic. Plic. Paraît qu’au bout d’un moment, quand on ne sait plus crier tellement on a gueulé d’horreur, de peur, de rage… On entend plus que ce plic assourdissant. Qui tombe avec une régularité de métronome. Paraît que c’est les chinois qui ont inventé ça. Des chinois ou des japonais, sais plus trop. Des petits jaunes de toute façon. Et puis, de toutes manières, le mec qu’est sur la table, il s’en fout que ce soit des chinois ou des japonais. Julot, il s’en foutait en tous cas. Plic. Une case en moins au Julot. Plic. Et une autre case. Elle lui a vidé l’échiquier à son Jules ! Savait même plus qui s’appelait Jules, même. Complètement barge ! On l’a interné. Mariette aussi. Mais c’est parce qu’elle a pas eu le temps de le détacher de sa table. Comme elle savait pas combien de temps ça prendrait avant qu’il ne soit complètement gaga, elle avait décidé de le laisser quinze jours sur sa table. Pas de bol pour elle, la famille de Jules s’est inquiétée avant. Les flics n’en revenaient pas. 25 ans, elle a écopé. Mais on l’a libérée au bout de quinze. Pour bonne conduite, il paraît.

Je pourrais les passer tous en revue, mes voisins, z’ont tous un passé de coupeurs de gorges. Tous sauf «La vilaine». On sait pas ce qu’elle fiche parmi nous, celle-là. Sinon qu’elle a débarqué un soir, avec armes et bagages chez Le Borgne. Armes, bagages et enfant. Et quelle enfant ! Une adorable poupée de deux ans et demi. Un amour de gosse qui rit tout le temps. La gosse de La Vilaine, c’est la coqueluche du camp. Faut dire qu’y a qu’elle comme môme. On l’appelle « La grenouille ». Ben oui, chez nous, c’est comme cela : chacun à son sprot. Un surnom. La plupart du temps, on ne sait même pas qui l’a sorti la première fois. On s’habitue. On trouve ça normal. Ca ne fait pas de mal, de toutes façons. La Vilaine, par contre, je sais qui lui a donné son surnom : c’est moi. J’avais envie de la baptiser « Le péché » mais ca ne lui collait pas bien. Par contre, comme c’est pas une reine de beauté, La Vilaine, ca lui colle à merveille. Faut voir la tronche pour comprendre. Un échalas bigleux affublé de dents de lapin. A se demander comment elle a pu avoir une grenouille aussi adorable. Pas question d’accuser le facteur dans ce cas-ci. Le mec qui lui a fait cet enfant, paraît que c’était un adonis, fallait qu’il ait quelque chose à reprocher à son zob le jour où ils ont conçu La grenouille. Parce que, La Vilaine, même tétanisé par l’alcool, j’en aurais pas voulu ! Même pas avec l’outil d’un autre une nuit sans lune ! Berk !
La Vilaine, elle est moche, mais elle est gentille.

Ca grouille de flics aujourd’hui dans le camping des ermites. Et nous, on est sous le choc. Aucun de nous n’aurait fait carrière comme enfant de cœur. Pourtant, tu vois, on est tous prêts à chialer. La Grenouille s’est tirée cette nuit. D’un coup ! Elle reviendra plus.

La Grenouille, cette poupée adorable qui posait ses questions, pertinentes et impertinentes, à chacun. Cette môme qui venait me faire un bécot pour me dire bonjour et qui riait parce que ma barbe la piquait. La Grenouille est morte. Elle a glissé dans l’eau, son front est venu frapper une pierre, elle s’est assommée. Et puis, elle s’est noyée.

Ca grouille de flics, aujourd’hui. Il paraît que c’est la règle quand il y a une mort violente. Il faut une enquête. Mais ils ne trouveront rien. On a l’habitude, ici, au camp, de les berner ces poulets. Et personne ne dira rien. La loi du silence. Le code d’honneur. L’omeletta comme disent les Italiens. L’omerta, si tu préfères.

Personne n’ira leur dire, aux flics, qu’on était tous d’accord. Que nous nous sommes réunis pour en discuter et que nous étions tous d’accord. Pas d’autre solution, de toutes façons. Nous, tu vois, on est pas riches. Le fric pour payer l’opération, on l’avait pas. Et on l’aurait jamais eu. Pas d’autre solution, je te dis. La gosse il fallait qu’elle meure. Fallait pas qu’elle souffre longtemps. D’autant qu’on a encore guéri personne de cette maladie là. Alors ? Ca aurait servi à quoi de les laisser l’opérer ? Si on l’avait laissée dans les mains des médecins, ils lui auraient fait plein de trucs qu’on pouvait pas payer. Quand on s’est rendu compte, hier soir, à la lueur des braseros, qu’il n’y avait pas d’autre moyen… Les femmes se sont mises à chanter, doucement, des complaintes tristes. Et les hommes, la plupart, ils pleuraient en silence. Pour la première fois de ma vie, pour la première fois de sa vie, Grizzly me paraissait humain. Il chialait, notre ours au grand cœur. Et moi, je pleurais tant que la fontaine de Trévie, à côté, c’était un pipi d’oiseau.

Je vais partir. Pas tout de suite, pour pas qu’ils aient des doutes. Je cherche pas les ennuis, moi. Quand j’en ai, ils me trouvent bien tous seuls. Je vais partir, quitter ce camp. Trop de souvenirs de bonheur, ici. Avec La Grenouille.

Ils sont tous venus me serrer contre leur cœur, les ermites. Grizzly, La Vilaine, La Fouine, Sac-à-puces… Tous ils sont venus. Mais ils savaient que ça servirait à rien. Que tout le reste de ma vie ne serait plus que souffrance. Ils sont venus et ils ne voulaient pas être à ma place.

Je vais partir. Un seul souvenir d’horreur, ici. Avec La Grenouille.

Putain de courte paille ! C’est pas facile de tuer une môme.

© Geache - SABAM