Dona Tayeb de Vukovar


Au début c'était un doigt, un seul qui dessinait lentement, tranquillement les contours de son visage.

Déjà conquise, elle fermait les yeux et son désir précédait tous les chemins qui s'annonçaient. Avec le temps, elle avait pris plaisir à deviner l'instant du changement, celui où le désir de séduction de son amant cédait à la volonté encore plus grande de découvrir son corps. Un doigt supplémentaire arrivait alors à la rescousse. Il signifiait : - Je me maîtrise toujours. J'essaie de ne pas montrer mon trouble et de séduire encore. Index et Majeur, ils étaient deux acrobates qui la parcouraient. Elle les imaginait qui effleuraient son sol. Elle les sentait accélérer de temps en temps. Quelquefois, ils se retournaient, pour mieux s'imprégner de son odeur, en descendant du haut de ses épaules au creux de ses genoux. Quand elle acceptait cette main posée à plat sur sa poitrine, elle donnait le signe de son abandon. Elle se dévoilait à son amour. A ce moment, elle se sentait nue. Elle espérait, toujours un peu inquiète, que le partage serait total, qu'il n'y aurait pas de fausse note, qu'à chaque plaisir les sons seraient au diapason de leur espoir. A chaque fois, il l'avait rassurée. Il se sentait responsable de sa fragilité. Il la protégeait. Son amour se dressait tendrement, avec respect, vers la peau de sa partenaire. Pourquoi aimait-elle ses deux mains sur son ventre ? Elle n'en savait rien. Si ! cela la rassurait. Cela la rassurait de le savoir, là, à deux doigts de cette tempête de plaisir qui l'inondait et de ne pas en profiter immédiatement. Il lui prouvait dans ces moments qu'ils avaient raison de croire en leur avenir. Tout s'accélérait ensuite, bien sûr. Mais même dans ces vagues incessantes, même dans ces flots qui lui semblaient continus, elle pouvait ralentir, protéger, graver ces images dans leur éternité. Le temps s'arrêtait.

Le temps s'arrêtait.

Voilà à quoi elle pense aujourd'hui. A rien d'autre. Elle ne veut plus. Elle ne peut plus. Elle ne lutte plus. Plus rien n'existera jamais. Ce sexe qui l'éventre devant les rires et les injures d'autres sexes la tue plus sûrement que n'importe quel couteau. Ils croient voir un corps à prendre mais elle ne sent même pas les salissures qui se déversent dans son ventre. Tout au plus accepte-t-elle de caresser, une dernière fois, le visage de celui qu'ils viennent de tuer à côté d'elle. Elle n'est plus là. Elle est partie vers les rives du Danube si belles les jours d'été à Vukovar.

Elle s'appelait Dona, Dona Tayeb.


© Thierry Crier