Au fond de la rivière...
Dès sept heures, sa promenade du dimanche matin était devenue rituelle.
Par tous les temps, toutes les saisons, il allait au rendez-vous de celle
Qui errait ondulante et brune comme un voile au fond de la rivière.
Elle suivait en silence le courant, contournant avec grâce chaque pierre.
L'Automne depuis peu était peintre des lieux, et avait retouché le décor
De teintes chaudes comme le feu qui se consumait à l'intérieur de son corps.
Il récitait des poèmes au rythme de ses pas, délivrant sa flamme
En offrande à celle qui nourrissait son imaginaire, sa muse, sa femme.
Elle l'avait ensorcelé un soir d'été, s'agrippant à son coeur de ses doigts agiles
Lié, attaché, enserrant dans les courbes de ses mouvements, ses deux chevilles.
Elle l'attirait inexorablement vers le fond, dans ce monde où il laisserait sa raison.
Ce soir là il s'était jeté à l'eau, rongé par le désespoir et la solitude, depuis le pont.
Il priait pour devenir poisson, il criait mais sa voix ne sortait plus aucun son.
Lentement, le liquide prenait possession de sa vie, s'infiltrait en lui tel un poison.
Il mourait, agonisait, dans les bras limpides et frêles de sa curieuse sirène
Dans les tourbillons de sa passion, il se laissait emporter fatigué, hors d'haleine.
Peu à peu elle comprit qu'elle s'effacerait avec les mots et les rêves de son Amant.
Et pour ne pas disparaître, elle sortit de son lit, le rejeta sur le bord, violemment.
Elle devait repartir, rejoindre la vase et le fond, mais avant elle lui fit promettre.
D'écrire pour elle, de réciter pour elle et de rester pour elle seule, son unique Poète.
© John Bleuet