Elle s'appelait fée
Rien ne la destinait au bonheur. Trop de souffrance l'avait déchirée, trop de désirs inavoués. Son mariage préparé, puis cassé. Son fils abandonné à ses grands parents parce qu'on ne vit plus d'amour et d'eau fraîche ici bas. Elle avait de longs cheveux bruns, des yeux noisettes, un visage toujours rayonnant. Il fallait la regarder encore et encore pour arriver à distinguer, parfois, ce regard vague de détresse et de douleur.
Elle n'était rien, elle n'avait rien.
Juste son cœur, son petit cœur. Et un peu de chaleur.
Ses déplacement et sa discussion facile lui avait valu bien des confidences. De ces choses que l'on n'avoue même pas au prêtre. De ces adultères, de ces histoires que l'on ne lit que dans ces romans bidons, de ces aventures qu'on survole dans la rubrique " fait divers " sans se douter ce que cela peut cacher.
Elle n'avait rien, et pourtant on la jalousait. Parce que tous les regards de la ville se retournaient sur elle, sur ses pas, sur sa façon de marcher, et parce que tout le monde savait. Elle ne passait pas un soir seule, sauf quand elle le voulait. Des gens venus d'on ne sait où frappaient à sa porte, de jour comme de nuit, en quête de réponses, d'aide, de sa voix et de ses mots.
Elle savait pourquoi ce bar avait pris feu.
Elle savait pourquoi, ce type, dans cette rubrique "fait divers", était mort.
Elle savait les arnaques, les pots de vin, les affaires.
Mais rien ne pouvait, rien ne devait…
Il lui aurait suffit d'un " oui ", pour finir sa vie en Ferrari, avec son gosse à ses côtés.
Mais à quoi bon vivre sans espoir, sans être.
Elle avait même dû se résigner à vendre sa voiture, cette petite 4 roues sans intérêt, pour 4000 balles.
Par hasard, elle rencontra ce type un soir, ce pompiste, qui lui proposa de l'acheter sa caisse pourrie.
Pas parce qu'il en avait besoin, mais parce qu'il avait su lire au fond de ses yeux, il avait lu et compris derrière le sourire.
Alors cette affaire était conclue, enfin elle le serait le lendemain.
Cet après-midi là, elle arriva un peu moins souriante.
Il était là.
L'affaire commença, l'argent tendu au bout de cet immense bras, vers ce petit corps fragile.
Une larme transperça son sourire, et elle explosa dans ses bras. Elle n'en pouvait plus et le type la rassura.
Lui proposa un verre.
Elle dit non, question de principe.
Alors elle lui proposa un verre chez elle. Et les voilà partis.
Une grande discussion, et le sourire réapparut sur ce visage d'ange.
L'homme avait accompli sa mission, et repartit sans la voiture.
Quelle importance ?
Tout aurait put s'arrêter là.
Mais les rencontres se succédèrent.
Lui.
Elle
Des amis maintenant.
Plus un jour sans un coup de fil. Plus un jour sans un partage, un échange. Il avait besoin d'elle. Et elle de lui.
Et puis, et puis les peaux se frôlèrent, les caresses se firent plus douces, les regards plus insistants.
Ils en avaient tellement besoin, tellement envie.
Tellement de secrets à partager, tellement de douleur à porter qu'il fallait bien être deux.
Rien n'aurait su être plus beau.
Mais les regards se firent trop lourds, les secrets partagés et excommuniés de l'un sur l'autre ne les avaient soulagés que l'espace de quelques mois, parce qu'en fait ils s'étaient déchargés leurs douleurs, de l'un sur l'autre. De telle façon qu'ils avaient perdu un peu de souffrance, mais avaient accumulé celle de l'autre.
Drôle de vie.
Drôle d'histoire.
Ils s'aimaient pourtant, du moins ils croyaient…enfin…ça y ressemblait au début.
Mais il y avait cette barrière qu'ils avaient eux-mêmes fabriquée, entre eux.
Alors tout devint violence, dégoût, peur, méfiance.
Lui ne pouvait partir, parce qu'il savait tout maintenant d'elle, et tout d'eux.
Elle n'en pouvait plus et voulu se suicider plus d'une fois, c'est lui qui la sauva à chaque fois.
Il était coupable de son chagrin, et ange gardien de sa vie.
Et il y eu ces soirées ou il pleurèrent ensemble de détresse et de fatigue.
Il y eu ces soirées ou elle lui promettait de le tuer en le menaçant d'un couteau et en lui disant " il me suffit d'un coup de fil et t'es mort ", et il le savait.
Ils étaient à bout.
Alors il prit la décision de partir un jour et de ne plus revenir. Il la regarda une dernière fois et compris encore mieux que personne ce que cachait son sourire. Il ne l'aimait pas. Mais ne voulait plus de cette souffrance, il aurait tout donné pour que ça s'arrête, même sa vie.
Il ne lui avait rien dit et ne revint jamais.
Il attendit la mort, sans se cacher.
Il attendit parce que personne ne peut se cacher de ces gens là.
Il attendit ce jour ou lui aussi finirait dans la rubrique " fait divers ".
Mais rien n'arriva.
Il sortit de ses affaires, comme des personnes peuvent seulement rêver de le faire.
Seulement rêver…
Parce qu'elle le protégeait malgré tout.
Parce qu'elle aimait ce type malgré tout.
Et lui se met à rêver qu'un jour, peut être, il pourra aimer comme elle.
Seulement rêver…
© Berfaz